Leçon n°31 – Suppositions inconscientes
Jeudi 1 avril 2010



Étymologie
Le mot Spiritualité est né vers 1250. Sa racine est le mot «esprit» (spiritus). Depuis Aristote, il s’est toujours trouvé opposé au mot «matière» dont la racine latine est «materia» et qui désigne «la substance dont est faite le tronc de l’arbre, et dont partent les rejets, par opposition à l’écorce et aux branches qui en sont issus». Du point de vue symbolique, la connexion avec l’archétype de Terra Mater, la Terre Mère, d’où sort le tronc de l’arbre qui tire sa sève du sol, est évidente. Le concept de « matière » désigne donc tout ce qui peut être perçu de façon commune et ordinaire et qui vient de la terre. Par extension, tout ce qui se voit directement.
Par opposition, le concept d’ « esprit » s’applique de façon globale et indifférenciée à tout ce qui est immatériel. Ses synonymes sont : le vent, le souffle, l’air, la respiration, l’aspiration, l’inspiration, le souffle et esprit divins, mais aussi l’âme, la personne, la mentalité, l’intention, l’humour, la poésie, les principes moraux, l’intellect et l’intelligence, tous les phénomènes mentaux et plus globalement encore, tout ce qui n’est pas perceptible de façon ordinaire et dont nous supposons l’existence parce que nous en voyons seulement les effets. Par extension, « tout ce qui est ‘invisible pour les yeux ».
Contextes Symboliques
Ce qui se voit d’ordinaire et peut être senti de façon commune est vécu comme une connaissance partagée, vérifiable et génératrice d’un sentiment de sécurité instinctif, globalisant. Chaque individu est renvoyé à son appartenance au groupe et à la sécurité/survie qu’il peut représenter.
Parce qu’elle est identifiée à la Terre sur laquelle nous marchons tous les jours et dans laquelle nous finissons après la mort, la Grande Déesse Mère symbolise ces dimensions nourricières, visibles et sécurisantes qui correspondent à nos différents niveaux matériels d’incarnation. Le rythme est celui du temps cyclique et régulier des saisons, du cycle de la lune et de la succession des générations, à travers l’image archétypique de la Maman qui donne la vie, fait pousser toutes les plantes de la Création, protège ses enfants et les console de leurs chagrins.
En opposé, ce qui ne se voit pas de façon ordinaire et ne peut pas être senti de façon commune est vécu comme une connaissance secrète, individuelle, génératrice de sentiments de méfiance et de crainte instinctives. Chaque individu est renvoyé à sa solitude existentielle et à sa fragilité fondamentale. Hors du groupe protecteur, tout le monde est fragile par définition.
Parce qu’il est identifié à l’espace infini, le Dieu Principe Unique (Principium : Celui qui Est en premier) symbolise ces dimensions invisibles et dites ‘obscures’, qui correspondent à nos différents niveaux immatériels d’incarnation. Le rythme est celui de l’éclair fulgurant, des étoiles filantes, des tremblements de terre et des tempêtes brutales. L’image archétypique est celle des Dieux anciens qui créent et détruisent de façon anarchique, prodigues de leur sperme sacré et d’inventions aux conséquences presque toujours catastrophiques pour les humains.
Conséquences logiques
Dès lors que rien n’est communément vérifiable, que le principe même de connaissance est personnel et non collectif, que le Groupe n’a pas son mot à dire dans la réalité intime de l’expérience personnelle, il réagit de façon primaire et brutale en ostracisant l’ensemble au lieu de chercher à connaître. Toute réalité inconsciente ou inconnaissable par l’Esprit Ordinaire Collectif est identifiée à de l’Inconnu (divin ou non) et donc, du potentiellement Dangereux. C’est ainsi que tout ce qui a trait à « l’esprit » et aux domaines invisibles, à commencer par les émotions et les sentiments, a été classé dans la catégorie invisible et donc au moins suspecte.
Les domaines de l’Esprit étant réputés invérifiables, ils inspirent aux niveaux collectifs de la méfiance et du rejet, mais aussi aux niveaux personnels de l’attirance et de la fascination : c’est l’archétype du Sorcier. Ce parti pris d’inconnaissance va générer pour l’esprit Ordinaire Collectif un immense Principe d’Ignorance et donner à la Spiritualité un champ indéterminé, complexe et mystérieux et entretenir une vaste confusion. Ces arrières plans sont du registre de l’Inconscient Collectif et à ce titre, conditionnent toutes nos compréhensions individuelles à suivre.
La Nature Originelle du Mystère
Dans l’Ordre de la Grande Mère, par essence collectif, le lien entre le Divin et les hommes passe par le domaine religieux qui organise la vie des fidèles par la croyance dans ses dogmes, ses rites et les règles morales et sociales qui en découlent. La Nature de Dieu n’est pas vue comme une production de l’esprit, mais comme une Vérité Eternelle Révélée par un Prophète qui a reçu l’Initiation en Direct et qui l’a transmise à des Élus qui forment son Clan, sa Tribu, son Peuple. Le ‘Mystère’ s’est produit dans un passé invérifiable et développé dans des récits légendaires qui doivent être considérés comme une Vérité indiscutable. Ceux qui ne croient pas sont classés comme ‘pas comme nous’, hérétiques et donc, dangereux. Dans ce domaine là, se différencier de ses voisins est plutôt une mauvaise idée. Une religion ou une secte qui fonctionne ainsi est puissante et s’auto-justifie par le nombre de ses adeptes.
Dans l’Ordre du Dieu Principe Unique, par essence individuel, le lien entre le Divin et les hommes passe d’abord par l’expérience directe et la création d’une relation personnelle avec le ressenti de la Présence Divine, car l’expérience de Dieu est intérieure. Dans ce domaine, la croyance n’a pas de sens et pas d’intérêt. Les dogmes et les règles morales sont improductifs et inadaptés à l’expérience directe de la « Vérité ». Pas de notion de masse ni de puissance ici. Pas d’adeptes non plus ; que des personnes, plutôt des étudiants qui travaillent sur l’expérience d’une connaissance qui doit leur ‘monter de l’intérieur’. Pour cette raison, cette Voie est appelée la Voie Mystique, autrement dit, celle qui donne la connaissance personnelle des mystères [de l’Esprit].
Il faut bien comprendre que Spiritualité et Religion ne s’opposent pas vraiment, mais fonctionnent à des niveaux différents. N’importe quel individu par exemple peut suivre son travail spirituel personnel au sein de n’importe quel cadre social-religieux extérieur. La Religion exige des marques extérieures d’appartenance mais ne peut rien contre ceux qui font semblant. C’est pourquoi la Spiritualité trouve en contexte laïc un terrain d’exercice et d’efficacité supérieur à celui des contraintes, observances et conditionnements religieux.
Les enjeux de la Spiritualité
Les domaines mystiques et religieux ont plusieurs points communs. Par exemple, les Textes, la Pratique Rituelle et la Dévotion. Et s’il existe un seul but/vecteur apparent de recherche, il semble bien se cacher dans plusieurs formulations qui renvoient chacune à une méthodologie différente :
1°) le contact de la Présence Divine,
2°) la découverte de la Vérité (à propos de la Souffrance),
3°) la connaissance des ‘Choses telles qu’elles sont’
4°) la recherche du Bonheur (divin ou pas)
5°) une façon d’être et d’exister authentique
Dans chaque cas, les modalités de la réalisation sont bien différentes car :
Dans le domaine Religieux, Dieu est inatteignable et le chemin est indiqué de l’extérieur par un Clergé et une Eglise. L’expérience et la compréhension ne sont pas nécessaires car la logique est celle de l’Obéissance à un Dogme collectif. Le Dieu des Religieux joue en puissance, il a toujours raison, son église s’occupe de tout et elle a toujours raison.
Dans la Voie Mystique, Dieu est caché à l’Intérieur comme un Amant timide. La recherche personnelle, difficile, fonctionne sur le doute et la vérification et elle constitue à la fois le chemin et le but. C’est une logique d’Apprentissage de l’intériorisation 1 dans laquelle l’expérience et la compréhension jouent un rôle premier. Ici, Dieu joue comme un Maître d’Amour qui se découvre lorsque l’apprenti renonce à la volonté de le trouver et d’en tirer profit.
La Voie de la Dévotion (Adoration Directe de ‘Dieu’) est exploitable de façon égale dans les domaines religieux et mystiques. Par la contemplation de l’image intérieure ou extérieure de ‘Dieu’, la personne pratiquante peut s’oublier « elle-même » (et le vocabulaire ici vaut celui de Socrate) et s’abandonner totalement à la Volonté Divine. Dans cette orientation, Dieu est la Source ultime de toute connaissance, tout bonheur et de toute libération. Les rituels appropriés répétés régulièrement et sans fin sont le moyen idéal pour parvenir à se dissoudre dans la Présence Divine sans avoir besoin de rechercher, d’apprendre et de pratiquer aucun autre moyen. C’est un principe de conditionnement très économique, mais pas donné à tout le monde !
Dans le Domaine Philosophique en Occident, Socrate a donné sa vision du mystère en énonçant que pour connaître le Monde, il fallait se connaître soi-même. Or, « Connais-toi toi-même » est une formulation confuse qui implique une différence entre ‘toi’ et ‘toi-même’, distinction que ni Socrate ni Platon ni leurs continuateurs n’ont pu définir. Cette formulation confuse est sans issue : dans la mesure où elle est d’origine intellectuelle, elle ne fait pas appel à l’expérience organique qui pourrait lui donner une dimension complète et la valider. Quant au problème linguistique, la confusion de niveaux différents sur le même mot « toi » interdit tout progrès dans la solution du problème qui n’en est un que parce qu’il est mal formulé.
Du point de vue épistémologique, parce qu’elle ne renvoie pas à une véritable incarnation, la voie intellectuelle seule constitue une impasse. Et il en va de même pour tout programme mystique, psychologique ou religieux (ou dit de spiritualité) qui oublie ou rejette les dimensions de l’incarnation.
Le Secret de la Spiritualité
Le secret de la Spiritualité (Étym. : le Chemin de l’Esprit) c’est l’idée que l’accession à Dieu, la connaissance de la Vérité et/ou la perception des choses telles qu’elles sont (la « Telléité » des philosophes) passent forcément par la connaissance de la nature de l’’Esprit’ humain car c’est bien avec nos sens et notre esprit individuels, aussi limités soient-ils, que nous percevons le monde (intérieur et extérieur). L’observation et la conscience de la nature de l’esprit, de ses activités, de ses fonctionnements et de ses modalités est donc au centre de toute connaissance possible du Monde et de Dieu.
Et qu’y a-t-il de si intéressant à ‘trouver’ dans cet insaisissable et mystérieux esprit humain ?
1°) une configuration mentale nommée Ego.
Dans les Religions du Livre, elle est nommée Satan, Diable ou Démon. Dans le Bouddhisme, elle est connue comme une structure mentale active, puissante, grande consommatrice de toutes les émotions perturbatrices et de toutes les addictions, et générateur infatigable de toutes les souffrances humaines. Elle se présente comme une personnalité cachée, paranoïaque, éventuellement hystérique, et toujours tyrannique. Les Soufis l’appellent le « Moi Dominant ». Elle constitue le réservoir énergétique de toute réalisation potentielle.
2°) une faculté d’auto-guérison de l’organisme humain.
C’est l’idée que l’organisme humain est doté d’origine des moyens instinctifs de se ‘sauver’ et de se ‘guérir’ tout seul, pourvu que la personne lui en donne les moyens en apprenant : a°) à s’adapter correctement à ses environnements b°) à mettre les processus égotiques sous tutelle de conscience et de connaissance, c°) en cessant de ‘jouer faux’ pour trouver des modes d’existence authentiques.
3°) la faculté de conscience corporelle
C’est l’idée que pour devenir ‘réalité’, chaque mot, chaque expérience doit cesser de planer au niveau d’un bavardage intellectuel et doit s’incarner sous la forme d’une configuration mentale qui lui correspond. L’organisme est considéré ici comme-un-tout, le terme « mental » est utilisé seulement comme adjectif et désigne le fondement de toute expérience sensible sur les plans subtils et/ou ordinaires.
4°) la faculté/capacité d’apprentissage
Il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut point entendre, disait Molière. La spiritualité Soufie complète en disant qu’il n’est pas pire sot que celui qui ne veut point apprendre. La soif/volonté d’apprendre à apprendre de façon continue est une caractéristique fondamentale de la Spiritualité et constitue la base de la ‘Sortie du chemin de la Souffrance’.
5°) la cessation de la souffrance
L’exercice technique de la Spiritualité produit des effets pratiques. L’adaptation aux environnements et la cessation progressive de la souffrance sont les principaux et ils constituent à la fois le résultat et le moyen de vérifier les progrès de l’étudiant(e). Les résultats extérieurs valident les accomplissements intérieurs.
6°) la faculté vivante d’éprouver
Des sensations, des émotions, des sentiments, tels qu’ils se produisent au niveau premier, sans interprétation annexe, sans jugement de valeur, sans pollution mentale corrélative. En bref, vivre la ‘Réalité telle qu’elle est’, faire l’expérience de la Vérité (qui s’oppose ici à l’auto-illusion et à l’auto-aveuglement), et vivre la Présence de Dieu qui survient de façon naturelle dès que les processus mentaux parasites (nuages) cessent d’empêcher le ‘soleil’ de briller.
Logique de la Spiritualité
En Occident, le modèle le plus abouti du Travail Spirituel me semble être le concept Jungien de Processus d’Individuation. En l’espèce, le terme « processus » désigne un ensemble-système complexe évolutif, dynamique, changeant et organique d’événements intérieurs et extérieurs, matériels et immatériels, collectifs et individuels, conscients et inconscients, sociaux et personnels, etc.,.
L’individuation est donc conçue comme un processus par lequel un individu (au départ, abstraction mathématique neutre) peut développer son humanité (être vivant dans des environnements de relations) en étudiant d’abord, et en se désidentifiant ensuite des conditionnements, engrammes, mémoires et héritages (innés, acquis, génétiques, culturels, conscients, inconscients, etc.,) de toute nature qui affectent son existence et génèrent ses difficultés et ses souffrances.
Au cours de ce processus, l’individu(e) structure et réalise son existence de « personne » en se différenciant en conscience des modes d’existence collectifs et des caractères génériques de l’espèce. Il s’agit de « devenir individu, et dans la mesure où nous comprenons par individualité notre caractère unique, incomparable, dernier, venir à son propre moi ».2
Cette façon de ‘penser’ la spiritualité correspond très exactement 1°) au concept bouddhiste d’impermanence 2°) au concept de non-dualité taoïste, 3°) à l’orientation non-aristotélicienne développée en Épistémologie des Sciences au début du 20ème siècle et développée en Sémantique Générale par Korzybski.
Il s’agit d’un processus évolutif de conscience qui n’a pas vocation à rajouter de la complexité et des conflits dans l’extérieur des événements, mais qui résulte plutôt d’un processus coordonné de simplification. Dés-encombrer, dé-mélanger, des-identifier, déblayer, alléger, assainir, ordonner ; ensuite, (et c’en sera une conséquence directe), ce qui reste à faire pourra être fait mieux et plus simplement.
En termes de pensée occidentale classique, nous posons la question en termes de « Mais comment faire cela ? » En termes de non-agir, la question devient plutôt : que dois-je arrêter de faire de façon automatique et inconsciente qui empêche le déroulement simple et naturel de mon existence ?
Nous avons là une dynamique de conscience très particulière qui consiste d’abord à laisser advenir ce qui se passe en cessant de faire ce qui ne doit/peut pas être fait, et de voir ensuite comment un nouvel état de conscience plus adapté et actualisé pourra se mettre en place tout seul, sans décision de conscience volontaire de poursuivre un nouveau but.
En effet, chaque fois qu’il est question de « vouloir », il est question de « but ». Chaque fois qu’il est question de but, la fin justifie les moyens. Chaque fois que la fin justifie les moyens, le lien social et le plaisir de vivre disparaissent au profit de la stupidité, du malheur et de la souffrance ordinaires.
Handicaps de la pensée occidentale
Sachant que les mêmes outils fonctionnent lorsqu’il est question de faire l’expérience personnelle de la Présence ou de la Vérité, nous affrontons en Occident plusieurs problèmes, par exemple :
1°) La confusion : le mot spiritualité constitue un terme indéfini tant ses significations ordinaires sont nombreuses. Pour le dictionnaire Larousse, dans lequel nous trouvons les définitions conventionnelles de notre langage ordinaire, ce terme désigne 1°) La qualité de ce qui est esprit, de ce qui est dégagé de toute matérialité. Exemple : La spiritualité de l’âme, de la poésie. 2°) Ce qui concerne la doctrine ou la vie centrée sur Dieu et les choses spirituelles. 3°) Les synonymes (officiels) de spiritualité sont : dévotion, foi, mysticisme, piété.
Mais en langage ordinaire occidental, ce terme est aussi couramment confondu avec les termes religion, secte, ecclésiastique, mystère, symbolique, symbolisme, ésotérique, ésotérisme, mystique, voir même le spiritisme, l’étude de la Bible, de la Kabbale et pourquoi pas la gnose, les secrets maçonniques et templiers, les sciences occultes, le magnétisme etc. Avec une acception spéciale pour les « Spiritualités Orientales » terme qui permet d’inclure dans le même titre 3000 ans d’histoire de l’observation de l’esprit au Moyen Orient, en Inde, en Chine et au Japon.
Si nous voulons voir clair dans cette confusion, nous devons admettre et prendre acte que le mot « spiritualité » n’a rien à voir avec tous les autres et travailler en pleine conscience de ce constat.
2°) les différences entre les pensées d’Orient et d’Occident : elles sont importantes. Là où nous employons le terme « conscience », la tradition bouddhiste en compte 9 ! Là où nous employons le terme « attention », elle en compte 5. Inversement, depuis 2008, les neuroscientifiques dénombrent 9 « intelligences » qui ne recouvrent pas les domaines des 9 consciences du système bouddhiste qui n’emploie pas ce terme au sens où nous l’entendons.
3°) l’imprécision : en langage courant, nous sommes capables d’employer indifféremment les mots esprit, conscience, âme, sans référent organique, sans conscience corporelle et donc, sans avoir aucune idée précise de ce que signifient ces termes.
4°) la carence : Le vocabulaire de la recherche spirituelle est imprécis, insuffisant ou inexistant. Lorsque les mots manquent, l’expérience et la connaissance manquent aussi. Nous ne disposons en français que du mot esprit alors que :
- en latin, spiritus n’est pas mens,
- en allemand, Geist n’est pas Sinn,
- en anglais, spirit n’est pas mind,
- en espagnol, spiritu n’est pas mente,
- en grec ancien, nous n’est pas pneuma,
- en sanscrit, citta n’est pas manas, etc.
Il nous manque un équivalent absent de nos dictionnaires (de psychologie y compris) qui est le concept d’organisation mentale, d’activité mentale etc., Inutile de croire que 2 mots existants dans les autres cultures ont simplifié le problème qui s’appelle l’inconscience corporelle.
5°) l’objectification/personnification : Lorsque nous parlons de l’Esprit, de la Conscience ou du ‘Mental’, nous ne les ‘pensons’ pas comme des processus en évolution mais comme si c’étaient des choses ou des personnes statiques. Tous ces éléments sont constitutifs d’une pensée réductive aristotélicienne issue de la psychologie du xxème siècle qui est tout à fait inapte au Travail de Spiritualité.
Les Moyens de la Spiritualité
Ils sont valables quel que soit l’environnement culturel. Ils sont résumés dans les 4 piliers de la réalisation bouddhiste qui constituent les clefs de la « prise de refuge » tibétaine :
Le Lama (le Maître ou le Guide spirituel)
Le Bouddha (le modèle de réalisation à développer)
Le Dharma (l’enseignement sous toutes ses formes)
La Sangha (la communauté de ceux qui suivent le Dharma)
Une fois traduit en français ‘laïque’ moderne ces quatre données, nous trouvons les quatre conditions techniques d’une formation réussie, à savoir :
L’apprentissage en relation vivante avec un maître-enseignant,
L’entraînement qui nécessite un travail personnel régulier,
L’information, sous forme d’un enseignement écrit et parlé,
L’environnement d’un atelier, d’un groupe de travail porteur.
Ensuite, ce sont des principes qui ont leur correspondance dans le code civil qui doivent être appliqués en conscience, de façon délibérée et surtout proclamée :
1°) L’ignorance de la Loi (les règles d’existence) n’est pas acceptable.
2°) Chacun a le droit de chercher à vivre heureux,
3°) Chacun est réputé être de bonne foi,
4°) Chacun est réputé faire de son mieux,
5°) Chacun est réputé être de bonne volonté,
6°) Chacun est responsable de tous ses actes, etc.,
L’Essence de la Spiritualité
Contrairement à une religion que l’on peut renier et dont on peut changer puisqu’il s’agit d’une structure collective externe, la spiritualité constitue un processus d’apprentissage personnel qui se fait dans l’intimité de la Conscience. Ce développement de conscience est lié au vieillissement humain sans limitation particulière de contexte.
Pas d’effort à faire pour réussir quoi que ce soit dans cette dynamique d’existence. Enfin, pas plus qu’il n’en faut pour retirer les poutres de ses yeux, balayer devant sa porte et tenir sa maison propre sans envahir ses voisins proches et lointains de ses déchets conscients et inconscients, volontaires et involontaires. De façon inattendue, la Spiritualité sait éduquer et former des citoyens responsables !
Pour exprimer l’essence de Non-Agir, dans le Tao Tö King, Lao Tseu emploie l’image suivante : « Le Ciel et la Terre suivent leur cours sans effort ; ainsi le Sage ne s’efforce jamais ; il réalise sans rien vouloir. ». Les Soufis, eux, disent plutôt de la personne qui travaille-intérieur de la sorte qu’elle doit apprendre à réaliser simplement en conscience le possible au présent.
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1 Voir leçon 24 : le Processus d’Intériorisation
2 Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Armand Colin

Les Croyances :
Faciles à repérer, nos croyances s’énoncent par « je crois » et elles conditionnent en pratique toutes les décisions et les orientations que nous sommes amenés à prendre dans notre existence ordinaire. Nous en sommes vaguement conscients et nous savons aussi que nous avons beaucoup de mal à remettre en question ces croyances, tant elles nous semblent nous constituer.
Par exemple, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) était parti du point de vue suivant : « L’homme est naturellement bon. C’est parce que la société l’abîme que les choses ne vont pas aussi bien qu’elles le devraient. Même si les événements du monde semblent montrer le contraire, nous devons croire à cette bonté naturelle et en y croyant, cela se fera ».
Alors que de son côté, Voltaire (1694-1778) répondait : « Tu ne me la feras pas : tu crois que l’homme est naturellement bon, mais moi, je demande à voir. Moi, pauvre Voltaire, ignorant, sot et imbécile de nature, je constate que tous mes contemporains passent leur vie à se battre et le résultat est franchement lamentable. Je veux bien que tu t’illusionnes, mais moi, je n’accepte pas de croire que l’homme soit naturellement bon. Cela ne correspond ni à mon expérience, ni à la tienne.»
Cette discussion à propos de nos croyances les plus fondamentales est le genre de conflit philosophique sur lequel nous continuons de vivre actuellement. Quelle que soit notre ‘opinion’, elle fonde toutes nos actions…
Le discours philosophique n’est pas le seul à conditionner nos existences. La vision religieuse, mystique ou spirituelle est également présente. Elle peut dire par exemple ceci : « Même s’il y a quelques bons moments, il est facile pour quasiment tout le monde d’admettre que la réalité de l’existence est la souffrance, la maladie, la naissance, la mort et des ennuis tout le temps ». Alors, une fois ce constat fait, à quoi sert-il de se persuader que l’on a été créé pour être heureux (ou pas) à partir du moment où la réalité est celle-ci ? Voyons cela :
Si je crois que « Je suis né pour être naturellement malheureux. », ce n’est vraiment pas la peine que je me donne du mal pour essayer de faire ce qu’il faut pour arrêter de fonctionner de façon malheureuse. Que Dieu soit responsable ou pas de ce qui se passe, c’est une question autre et subsidiaire. Si je crois que « Je suis fait(e) pour être malheureux, que c’est mon destin quoi que je fasse. », tous les aspects et les fonctionnements malheureux de ma vie vont se présenter à moi comme des évidences à accepter et à supporter car ce qui n’est pas normal, c’est d’aller bien. Si mon état naturel est le drame et l’inquiétude, je vais automatiquement exclure et rejeter de ma vision de la normalité tout ce qui vient s’opposer au drame et à l’inquiétude. Je vais interpréter tout ce qui m’arrive en fonction de cette vision-là : « Je suis né pour souffrir et être malheureux ; ce qui arrive me rend malheureux, donc ce qui arrive est normal ». Est-ce que je peux un instant croire un discours qui me dit : « Ton état normal, c’est d’être heureux. » ? Sûrement pas. Cette logique précise et implacable n’aime pas être mise en doute.
Maintenant, imaginons la solution inverse, une autre sorte de normalité :
Si je crois que « Je suis né pour être naturellement heureux. », je vais essayer de faire ce qu’il faut pour arrêter de fonctionner de façon malheureuse. Que Dieu soit responsable ou pas de ce qui se passe, c’est une question autre et subsidiaire. Si je crois que « Je suis fait pour être heureux. », tous les aspects et les fonctionnements malheureux de ma vie vont se présenter à moi comme des parasites et comme des événements à arrêter d’urgence car ce qui n’est pas normal, c’est de souffrir et d’aller mal. Si mon état naturel est la tranquillité, je vais rejeter de ma vision de la normalité tout ce qui vient s’opposer à la tranquillité. Je vais interpréter à ce moment là tout ce qui m’arrive en fonction de cette vision là : « Je suis né pour être heureux : ce qui arrive me rend malheureux, donc ce qui arrive n’est pas normal. » Est-ce que je peux un instant croire un discours qui me dit : « Ton état normal, c’est d’être malheureux. » ? Sûrement pas parce que c’est une idée que je n’aime pas. Cette logique précise et implacable n’aime pas non plus être mise en doute.
Il y a d’autres hypothèses à contempler en plus de ce ou-bien-ou-bien. En voici quelques unes :
1°) « Je ne crois à rien de particulier. »
2°) « Je ne sais pas si je crois à quelque chose. »
3°) « Je ne crois que ce que je vois. »
4°) « Je me refuse à croire qui ou quoi que ce soit. »
5°) « Je crois que Dieu existe, même si je ne l’ai jamais senti. » etc
Les Prémisses :
Autant les croyances sont apparentes, autant les prémisses restent inconscientes. Le terme « Prémisses » veut dire Croyances ‘placées juste avant’ exprimées de façon logique. Parce qu’elles sont inconscientes, nous n’en tenons jamais compte alors même qu’elles nous conditionnent en profondeur et la plupart du temps tous les fonctionnements de notre conscience corporelle, nos façons de nous comporter, nos façons de nous ‘penser’ malades ou bonne santé, etc., toutes les dimensions fondamentales de notre existence.
Dans l’exposé des 4 premières figures de logique ci-dessus, avez-vous assez remarqué qu’il existe 2 sortes de « je crois que » ? Non ? Pour faciliter la compréhension, je vais les écrire en les indexant:
1°) Je crois1 que « Je ne crois2 à rien de particulier. »
2°) Je crois1 que « Je ne sais pas ce que je crois2. »
3°) Je crois1 que « Je ne crois2 que ce que je vois. »
4°) Je crois1 que « Je me refuse à croire2 qui ou quoi que ce soit. »
- Celui indexé N°2 est le « je crois2 » visible, audible, proclamé et apparent. C’est ce que je dis que je crois ; j’en suis seulement conscient de façon ordinaire. Et lorsque je le prononce à haute voix, il ne me vient pas à l’idée de le mettre en doute.
- Celui indexé N°1 est le « je crois1» invisible, inaudible, silencieux et caché. C’est ce que j’ignore que je crois ; j’en suis vraiment inconscient de façon ordinaire. Et je suis bien incapable de le prononcer à haute voix puisqu’il ne me vient même pas à l’idée de le dire.
Je viens de montrer que, quelle que soit la proposition que j’énonce, il est toujours possible de mettre « je crois1 que » devant. Le dépistage technique des prémisses, quel que soit le sujet, passe par la recherche de « Ce que je crois que je crois ». Et lorsque je dis que « Je ne crois à rien », cette façon de parler/penser est fausse par rapport aux faits. En réalité, je crois à ce que je dis sans le savoir, càd, sans conscience. La vérité est plutôt : « Je crois que je ne crois à rien ». Cette question est assez importante puisqu’elle nous donne accès aux bonnes façons de dépister bien des processus inconscients qui conditionnent à notre insu nos choix de conscience.
Dans ces 4 exemples, nous sommes presque toujours aveugles à propos du « je crois1 que », celui qui se produit naturellement aux niveaux silencieux et organiques, alors que c’est vraiment celui-là le plus important, le plus puissant et le plus conditionnant, parce qu’il reste inconscient.
Les racines énergétiques :
C’est bien à ces niveaux silencieux de réalités biologiques et cellulaires que se joue la qualité de notre investissement énergétique dans l’existence. Autrement dit, les psychanalystes l’appellent « la pulsion de vie », Jung l’appelle « la Libido » (avec un L majuscule)». Et les gens ordinaires comme nous l’appellent l’envie d’exister.
Il faut bien comprendre que nous ne pouvons pas faire autrement que de croire à ce que nous faisons. Conscients ou pas, nous sommes biologiquement programmés comme ça. C’est une véritable condition sine qua non de l’efficacité ordinaire. Dans le cas contraire, ça ne marche pas et l’histoire de l’âne qui meurt de faim à force d’hésiter entre un chou et une carotte est là pour nous le rappeler.
Avant même de se poser la question du sens de ce qui se dit, rappelons-nous que parler veut dire d’abord faire du bruit avec la bouche. Si personne n’est là pour mettre en doute la pertinence de n’importe laquelle de mes affirmations péremptoires, dès que j’exprime à haute voix n’importe quelle verbalisation semblant avoir du sens (telles que les 4 que j’ai listées), mon organisation mentale est programmée pour croire2 dur comme fer à ce qu’elle m’a entendu dire sans jamais penser à mettre en doute la pertinence de cette nouvelle énonciation de croyance1 qui vient de sortir. Elle va également ignorer que cette énonciation vient aussi renforcer les précédentes croyances 1 et 2 qui sont stockées en mémoire cellulaires aux niveaux organiques et silencieux.
Dépister et Invalider les croyances :
À ce stade, la question qu’elle soit vraie, fausse ou indéterminée ne se pose même pas. Sa validation inconsciente est en revanche garantie ! L’exercice du Stop et le processus de Vérification sont donc une fois encore les outils de conscience appropriés qui permettent d’invalider les croyances. 1 Et je suis fondé(e) à le faire dès que je m’entends prononcer n’importe quelle affirmation péremptoire, même si elle semble avoir été vérifiée (à commencer par la plus fréquente : « je suis quelqu’un qui…»). Ici, le gardien TUCROIÇA est le Dépisteur attitré de cette ignorance pathogène.2
Dans ces conditions la vraie question qui se pose se formule plutôt ainsi : « Sachant que la Vérité Absolue n’existe pas, sur quel genre d’illusion, quel genre de croyance (ou des deux à la fois) vais-je choisir de vivre ? »
Pour y répondre dans les faits, je dois faire le tour de toutes les questions que je suis capable de poser, prendre la mesure de mes limitations, de mes incompétences, de mes aveuglements éventuels et des ignorances que je ne peux que laisser en place, et vérifier au mieux la cohérence de mes actes avec les territoires concernés. Ensuite, je peux choisir de croire à la version de la ‘réalité’ qui me convient le plus, et qui me paraît suffisamment crédible à mes propres yeux et suffisamment proche de ce que j’intuitionne de ladite ‘réalité’.
Nous pouvons appeler cela un choix de conscience.
Définition :
Le terme « prémisse », employé en sémantique générale et en logique formelle, signifie en effet : une proposition (consciente ou inconsciente, énoncée ou pas) qui sert de fondement (conscient ou inconscient, énoncé ou pas) à des actes, des décisions, des réflexions, des comportements, des croyances, etc. ; étymologiquement, le terme signifie « placé devant, ou avant »
En Travail Intérieur, la recherche des prémisses passe par l’énonciation verbale, et si possible écrite de préférence. (voir leçon 6 : expérience, parole et écriture) En effet, la façon dont s’exprime ‘instinctivement’ une prémisse permet de déceler s’il y a à l’œuvre, aux niveaux silencieux et inconscients, un vice de forme quelconque dans l’interprétation que quelqu’un se fait de la (sa) situation.
Une fois exprimée, la ‘carte’ viciée peut être corrigée en conscience au niveau des mots 1°) par écrit (écriture/impression manuelle/tapée sur papier) et 2°) à haute voix (expression parlée sonore) de façon à provoquer la modification organique de l’interprétation consciente et des comportements qui s’ensuivent au niveau des faits.
Si ce travail n’est pas fait précisément et humblement, alors la compréhension reste intellectuelle, et la mise en œuvre des modifications comportementales et organiques et ne se fait pas ; dans le réel factuel et silencieux, il ne se passe vraiment rien. Et lorsque le « même » souci se représente plus tard, parce que je me fais piéger dans une situation nouvelle dont tout mon entourage (sauf moi) est capable d’identifier une forme voisine et reconnaissable du piège précédent (invariant de structure), je me plains et je dis : « Il me semblait pourtant que j’avais bien compris ! »
C’est là où nous faisons à chaque fois le constat que nous ne sommes pas de purs esprits et que l’intellect n’est qu’une fonction partielle de la conscience globale. Elle est toujours insuffisante prise isolément.3 Mais en principe, il est trop tard. Il eût été prudent de s’y prendre avant. Après tout, le mode d’emploi existe, non ?
Pour conclure, j’ai entendu bien des fois cette question qui se pose comme face à un grand vide : « Mais enfin, il faut bien croire à quelque chose ou à quelqu’un, non ? »
La 1ère réponse est « non ». Elle répond directement à l’idée de « il faut ». Qui ordonne une croyance quelconque ? Par qui suis-je contraint de ? Cette proposition issue d’une conformité sociale collective est en réalité vide de sens individuel. Ce n’est ni utile, ni nécessaire d’en rajouter puisqu’au niveau personnel, le processus mental de ‘croire’ se fait tout seul.
Une 2ème réponse possible est celle-ci : il me semble en effet qu’aussi imparfaits que soient mes moyens de perception, de représentation et de connaissance, j’ai intérêt à croire à leur fonctionnement assez pour que cela puisse me motiver, et à en douter suffisamment pour que cela ne me rende ni crédule ni stupide.
Que du relatif. Il paraît que c’est le seul principe absolu, a dit ce cher Einstein !
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1voir mode d’emploi n°4 : invalider la Souffrance
2 voir leçon n°5 : les Gardiens du Langage courant
3 voir la leçon n°15 : 9 consciences

La connaissance de cette distinction, d’origine bouddhiste, fonde Le Travail Intérieur. De quoi s’agit-il ?
L’esprit Ordinaire
En apparence, notre vie ordinaire est rythmée par des activités plutôt standardisées du genre métro, boulot, dodo, etc. Ces trois grandes catégories désignent ce que nous connaissons le mieux d’un point de vue social. Mais d’un point de vue très personnel, intime, nous vivons avec une foule de petits comportements standardisés, répétitifs et automatiques. Ces activités qui se répètent de façon régulière et prédictible font partie de nos habitudes et nous n’en sommes habituellement pas conscients.
Notre activité mentale dispose d’un fonctionnement particulier qui est spécialisé dans le traitement de ces modalités d’existence habituelles et répétitives. Les Tibétains l’appellent : « l’Esprit Ordinaire ».
Cet Esprit Ordinaire a la capacité de nous simplifier l’existence le plus possible. Il fonctionne comme un administrateur/comptable qui rationalise les événements de la vie qui selon lui, ne méritent pas de retenir notre attention. Il est capable de s’en occuper de façon très efficace. Il n’est jamais si content et heureux que lorsqu’il a réussi à organiser une situation difficile, mis de l’ordre dans un beau désordre, classé une pile de dossiers qui attendaient de l’être depuis 25 ans, rangé la chambre, réglé la question du repassage et planifié les rentabilités de mon compte bancaire pour mes 120 ans à venir.
Ce merveilleux organisateur a cependant les défauts de ses qualités. C’est lui qui va vérifier si j’ai bien tiré mon pull-over comme il faut sur ma robe ou mon pantalon et si j’ai bien terminé mon travail comme je dois le faire. C’est lui qui va surveiller de près mes lectures, mes fréquentations, de façon à ce qu’elles restent convenables, c’est lui qui va évacuer méthodiquement toutes les idées un peu farfelues que je pourrais avoir et qui ne collent pas avec ce que je devrais faire pour vivre comme il faut une petite vie tranquille, sage, et discrète qui ne pose problème à personne. Mais ceci semble n’être que la partie émergée de l’iceberg.
Car il sait bien fonctionner comme le fameux « Surmoi » de Tonton Freud, à la fois Père Fouettard et Gardien des repères et valeurs indispensables à la vie en société : nous pourrions l’appeler le Garde des Sots. Il a en effet des idées très précises sur ce qui est important ou pas. Il fait le tri à sa façon dans les événements du monde qui se produisent d’une part, et dans ce que nous en percevons d’autre part, pour nous pousser à vivre de façon en tout point conforme à l’idée qu’il se fait lui d’une vie normale, correcte et bien rangée.
Par ailleurs, l’Esprit Ordinaire turbine sans arrêt. Toujours affairé, ne supportant pas l’inaction extérieure comme intérieure, gérant notre vie quotidienne sur ce qu’il connaît déjà, habile à fabriquer les habitudes et les standardisations, il fonctionne volontiers sur le modèle des ‘Bidochons’. Adepte du Dieu Pognon, des Assurances Universelles et de la Sécurisation Totale, il passe son temps à essayer d’envahir toutes les activités de la vie, pour que tout y soit contrôlé, organisé, assuré, sécurisé, prévu, balisé et banalisé.
Lorsque l’Esprit Ordinaire exerce son emprise de façon dictatoriale à la Big Brother1 sur l’ensemble de nos perceptions courantes, les Soufis l’appellent le Moi Dominant. (cf. Idriesh Shah). Et si nous devions trouver un équivalent chez les Tibétains, nous pourrions trouver un nom du genre le Pétrificateur (cf. Chöghiam Trungpa), un champion dans l’art de transformer un processus vivant en statue de pierre. L’une de ses manifestations pathologiques courante est appelée en Sémantique Générale la Sclérose des Catégories qui s’exprime notamment dans la résistance au changement.
Si ses effets et manifestations visibles sont très différents pour les unes et les autres et s’incarnent avec notre style particulier, le processus-racine « Tyran » invisible est le même pour tout le monde. Et tant que ce registre banalisateur et quasi bureaucratique nous possède à notre insu, nous sommes ses victimes inconscientes. Chacun(e) d’entre nous est porteur de cette configuration mentale à un degré quelconque, plus ou moins développé, plus ou moins actif.
Notre piège ordinaire
Un résultat pervers et paranoïaque de cette activité sécuritaire inconsciente est visible dans la production constante d’inquiétudes et d’angoisses diverses qui ont pour résultat de fabriquer une Figure cachée décelable surtout en méditation : le Guetteur. Il faut se représenter un soldat-veilleur sur les murailles d’un château vide et qui consacre toute son énergie à scruter partout et toujours et le plus loin possible pour détecter l’apparition éventuelle d’un ennemi, voire d’une situation dramatique ou dangereuse pour la sécurité de Moi. Ce Guetteur est toujours en activité. En tâche de fond2, il est capable d’intervenir brutalement et interrompre n’importe quelle activité normale courante dès qu’une simple pensée ou idée l’inquiète.
Pour les Tibétains, ce Guetteur3 est une production/incarnation directe de l’Ego, production directe de notre activité mentale qui cherche à asservir la totalité de l’existence et des modalités de l’esprit (ordinaire et éveil) à ses propres fins qui sont presque toutes paranoïaques.
Au sommet de sa pathologie, le Guetteur s’inquiète même et surtout lorsque « tout va bien » et qu’« il ne se passe rien de spécial ». C’est pourquoi, quand un ennui, un souci ou un drame se produit, il vit une sorte de paroxysme émotionnel presque orgasmique car 1°) Les événements prouvent qu’il avait raison de s’inquiéter. 2°) Ceux qui prétendent qu’il faut vivre sans inquiétude ni vigile se trompent lourdement 3°) Il n’est donc pas question de changer quoique ce soit à son fonctionnement. 4) S’il a raison sur ce point, il a aussi raison sur le reste 5°) Ressentir tout cela est infiniment gratifiant car c’est bon de se sacrifier pour une cause juste et utile, la mienne. 6°) La crise s’étant produite, il se sent soulagé et peut enfin admettre de se relâcher un peu. 7°) Oui, il faut un peu de repos (le moins possible à cause du danger qui rôde) car il va falloir retourner veiller dès que la crise sera passée, très bientôt. Etc. Retour à la case départ, sur les murailles du château intérieur.
En réalité, le Guetteur produit et alimente à lui seul le Stress Longue Durée en consommant une énergie monumentale. Ce travail d’inquiétude et de sécurisation systématique étant épuisant, le Guetteur exige se distraire très souvent. Dès qu’il cesse de travailler à « gagner sa vie », il est incapable de supporter l’ennui des routines d’existence qu’il fabrique en continu avec l’esprit Ordinaire, sauf si ses besoins primaires sont satisfaits.
De quoi manger et les jeux du cirque (panem et circenses). Notre Esprit Ordinaire/Guetteur individuel est l’héritier inconscient du monde romain dont la plupart de nos modèles sociaux et personnels inconscients sont issus. Tout cela fonctionne toujours très bien à l’heure actuelle.
Lorsqu’il ne se distrait pas, l’Esprit Ordinaire/Guetteur résiste au changement avec férocité, car tout événement/processus nouveau ou inconnu pourrait remettre en question la solidité des défenses qu’il pense avoir établi. Il est alors dans sa fonction de pétrificateur. Cela peut sembler paradoxal, mais nous ne parlons pas ici d’une ‘personne’ vivante. Nous parlons d’un phénomène mental dont les modes d’incarnations sont impermanents, instables et indépendants de notre esprit rationnel.
Lorsque l’Esprit Ordinaire/Guetteur se distrait, tout ce qui se proclame nouveau, intéressant, imprévu, ce qui est de l’ordre du hasard et du jeu semble plus attirant que ce qui est jugé déjà vu, inintéressant ou prévisible, etc. Mais si ce n’est pas le cas, n’importe quoi peut quand même faire l’affaire pour éviter de ressentir ce « vide », cette « envie de rien4 », cet « ennui » contre lequel, une fois qu’il est installé, tous les ressorts et solutions normaux semblent insuffisants ou impuissants.
Qui donc ressent cet ennui ? La question est mal posée : il ne s’agit pas d’une personne mais d’une configuration mentale.
La configuration mentale « esprit ordinaire »
Elle fonctionne sur la Logique Aristotélicienne suivant un principe borné (celui du tiers-exclus) qui vaut la peine d’être ressenti en profondeur et bien compris : « Je travaille, je vais mal et je souffre depuis si longtemps que c’est devenu ma raison de vivre. Si j’arrête d’aller mal et de souffrir, j’arrête de vivre. » Ce système ou-bien-ou-bien simpliste est illustré par l’histoire fort ancienne d’un âne qui meurt de faim parce qu’il ne parvient pas à décider entre une carotte et un chou lequel des deux il veut manger.
Du point de vue psychologique, l’Esprit Ordinaire/ Guetteur fonctionne toujours de la même façon : toujours occupé à rechercher des choses à faire à l’extérieur… de notre peau, toujours occupé à regarder devant lui ce qui se passe. Comme un jeune singe sauvage curieux et agité, il court d’abord après tout ce qui bouge dehors en ignorant les contextes et il sait très bien fonctionner comme un badaud qui accourt dès qu’il y a un accident ou du sang sur le macadam.
Par ailleurs, il va bien falloir trouver des compensations à cette impression permanente d’être sacrifié(e) et de ne pas pouvoir vivre sa « Vie Idéale » parce que la vie ordinaire dévore la totalité de l’énergie disponible. Nous trouvons ici une très puissante racine logique mais inconsciente de toutes les Attirances Sectaires, Drogues et Addictions qui peut s’énoncer ainsi : « Je fais déjà tellement d’efforts d’habitude, je peux bien m’offrir ça… ». Entre récompense arbitraire et compensation ! Et il y a d’autres racines…
Il faut bien se rendre compte que nous avons pour la plupart été élevés dans une sorte de désir, parfois irrépressible de ressentir et d’éprouver du drame, des sensations, des émotions, du rire, de l’absurde, de l’horreur, de l’action, du sexe, du bizarre, n’importe quoi, pourvu que ‘ça’ soit distrayant. Tout est admissible (et télé visuellement diffusable) à condition que ce soit cohérent avec le dogme du romantisme sacré ou celui de la joie ClubMed et du rire à tout prix. Quant à l’organisateur inconscient des distractions, les Soufis ont repéré un fonctionnement mental particulier, une sorte de Figure Cachée qu’ils appellent le Grand Magicien5.
Et enfin, l’Esprit Ordinaire/Guetteur se méfie comme de la peste du Travail Intérieur. Dans la mesure où cette non-activité 1°) est destinée à le désintoxiquer, 2°) repose sur l’intériorisation6, 3°) va certainement changer son Ordre établi et ses habitudes, il ne peut en avoir aucune envie, et il se représente a priori cet apprentissage comme une contrainte supplémentaire dans une existence exsangue, ‘sacrifiée’ et saturée d’activités obligatoires.
Sortir du piège : L’esprit d’Eveil
Ce avec quoi nous travaillons ici-maintenant ensemble, moi qui écris, vous qui lisez, nous l’appelons l’Esprit d’Éveil. Cette configuration mentale fonctionne sur les modes d’ouverture, d’apprentissage, de jeu, de création, de curiosité, d’observation, mais aussi de contemplation, de réflexion, de compréhension, de méditation, etc. C’est elle qui permet aux ‘prises de conscience’7 de se produire. C’est elle qui est capable de prendre les ‘décisions de conscience’ et d’intimer à l’esprit ordinaire d’apprendre à travailler de façon plus intelligente et moins répétitive, par exemple.
L’Esprit d’Éveil apparaît automatiquement lorsque l’Esprit Ordinaire s’endort ou cesse de fonctionner, ce pour quoi les Tibétains disent de lui qu’il est toujours là, comme le soleil qui se met à briller dès que les nuages sont partis ou se dissipent ! Lorsque nous essayons de retrouver la configuration mentale « Esprit d’Éveil » (en sanscrit « bodicitta ») le moyen habile consiste à cesser de fabriquer des nuages, à savoir, cesser de valider toutes les distractions de l’esprit, cesser de souscrire à tout ce dont se sert l’Esprit Ordinaire pour empêcher notre conscience d’être pleinement active dans l’instant présent. Or, n’oubliez pas que Cesser de veut dire Lâcher prise.
Le terme « Esprit d’Éveil » désigne une configuration mentale fonctionnant organiquement-comme-un-tout-dans-ses-environnements et utilisant en conscience les différents niveaux énergétiques d’attention quels que soient les contextes et activités intérieures et extérieures rencontrés. Elle ne peut fonctionner correctement que lorsque l’esprit ordinaire ne prend pas toute la place de conscience, qu’il a terminé son travail, ou qu’il ne fonctionne pas.
Lorsque cette configuration mentale est stabilisée, notamment par entraînement de méditation assise et/ou dynamique, la stabilisation est nommée « Conscience d’éveil ».
Son activité se traduit par une attitude globale d’ouverture et d’apprentissage ici-maintenant. Non polluée par les attentes, suppositions, hypothèses, réticences, partis pris, expectations, bavardages mentaux, buts, volonté de puissance, émotions et sentiments perturbateurs, pensées automatiques, théories intellectuelles, scléroses des catégories, et autres pavlov, conscients et inconscients, d’origine collective ou personnelle, etc., elle représente donc un d’outil d’adaptation maximale au ‘réel’.
La clé de la liberté
C’est le mot sanscrit « Citta » qui n’a aucun équivalent dans notre pensée occidentale (le moins faux serait le terme « État d’esprit » en langage courant) et qui ne figure dans aucun dictionnaire, ce qui interdit par définition toute recherche, toute expérience et toute connaissance du phénomène. Ce terme désigne une posture-attitude-position mentale globale, organique, vivante et fonctionnelle que j’ai traduit par « configuration mentale ». Ce terme fait partie du vocabulaire spécifique et fonde la dynamique du T.I. Sans sa perception-compréhension en conscience corporelle, le T.I. manque de puissance, d’efficacité et de résultat.
En effet, une configuration mentale conditionne non seulement l’ensemble des systèmes perceptifs et cognitifs, mais aussi toutes les décisions de conscience qui résultent du fonctionnement de l’0rganisation Mentale8, autrement dit, tous les aspects et niveaux de notre existence. C’est pourquoi nous devons prendre soin d’observer dans notre vie quotidienne si nos configurations mentales sont bien adaptées à leur objet et de les modifier en conséquence si ce n’est pas le cas. Les moyens habiles pour réaliser cette observation sont les techniques de la Sémantique Générale, simples à utiliser puisque notre langage courant constitue un excellent symptôme des pathologies qu’il s’agit de dépister.
Pour découvrir en pratique ce que ce mot signifie, vous pouvez observer en conscience corporelle8 comment vous fonctionnez de façon complètement différente lorsqu’il s’agit d’aller à la pharmacie, au cinéma, au restaurant, ou au travail… de vous glisser dans votre baignoire, de conduire une voiture, une moto ou un vélo, d’aller à la piscine ou pêcher les crevettes, de faire du bateau à voile, de la plongée sous-marine, de l’escalade ou du parapente, d’aller voir votre banquier, votre comptable, ou encore, de prendre rendez-vous pour aller à l’hôpital, à la préfecture de police, au commissariat ou au Palais de Justice, etc.
Dans quelle « configuration mentale « vous trouviez-vous vous la dernière fois que vous avez été arrêté(e) par la gendarmerie et verbalisé(e) sur la route ? Est-ce que vous en aviez ‘conscience corporelle’ à ce moment là ? En avez-vous ‘conscience corporelle’ à présent ?
Cette adaptation au réel en conscience corporelle s’apprend : elle passe par la mise en place des attentions9 et c’est l’objectif principal des méthodes de méditation.
Se servir des deux ensemble
Le Travail Intérieur nous permet d’apprendre à fonctionner le plus possible en Esprit d’Éveil sans pour autant mépriser ou jeter par dessus bord les façons de penser de l’Esprit Ordinaire. En effet, elles sont adaptées à presque tous les aspects de notre vie ordinaire et c’est sur la base des sécurités qu’elles génèrent que nous pouvons nous entraîner ici-maintenant à affiner nos autres et nouvelles façons de vivre au présent.
A chaque instant de notre existence, au dessus des registres mentaux d’ordinaire ou d’éveil, nous sommes responsables de nos choix de conscience10, à la mesure de nos moyens et de nos possibilités.
Si elle ne nous plaît pas, nous avons le droit de considérer notre vie ordinaire comme une mauvaise parodie de la vie à laquelle nous aspirons pour devenir humain(e). Et même si nous devons parfois jouer cette parodie comme une pièce de théâtre, nous ne sommes pas obligé(e)s d’y croire11. C’est le premier constat qu’il y a à faire pour quitter le jeu d’ignorance et de souffrance que cette illusion génère.
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1Personnage central du livre de Georges Orwell : 1989.
2Désigne l’activité permanente des programmes informatiques de vérifications sécuritaires qui tournent même derrière un écran noir.
3Voir les enseignements de Chöghiam Trungpa, ed Seuil, Coll Points Sagesses.
4Voir leçon 20 : Envie de rien, je m’ennuie.
5Voir Contes Soufis, Idriesh Shah, ed. Courrier du Livre.
6Voir leçon 24 : Processus d’intériorisation.
7Voir mode d’emploi N°3 : « Prise de conscience mode d’emploi ».
8Organisme-comme-un-tout-dans-ses-environnements (terme spécifique de la Sémantique Générale). Voir la leçon 2 : Vocabulaire du TI, et la leçon 15 : 9 Consciences.
9Voir l’Entraînement et le Massage du Calme Mental® qui permettent d’apprendre à faire fonctionner les différents registres d’attention, soit les leçons 25 et 26.
10Voir la leçon 15 : 9 consciences.
11Voir Mode d’emploi N°3 du blog : Prendre Conscience Mode d’emploi.