Leçon n°8 – Dire n’est pas faire

Entre dire et faire, il y a un monde que le langage courant exprime par « C’est comme si c’était fait ». En ‘réalité’, tant que ce qui a été dit n’a pas été fait, il ne se passe rien qui puisse être considéré comme un « fait », justement. Aux niveaux silencieux des faits, cela reste un « dire », autrement dit, du bruit qui n’a pas été suivi d’effet, une verbalisation in-effi-cace.

« Dire » dépend presque toujours de la fonction intellect, laquelle fonctionne souvent très vite. L’intellection[1] ne dépendant d’aucune contingence matérielle, nous avons souvent tendance à croire, en parfaite inconscience, que parce que nous avons pensé une succession possible d’événements ou dit une succession de mots, ce à quoi correspondent ces idées et ces mots dans l’ordre matériel des gens, des faits et des choses a presque été réalisé, et que si ce n’est pas encore fait, c’est sur le point de l’être, ce n’est qu’une question de ‘temps’. Grave erreur. D’abord parce que cette question doit s’envisager en terme de processus-énergie-mouvement-matière-espace-temps.

« Faire » correspond à concrétiser le sens/signification de mots qui jusque là pouvaient être considérés comme du bruit non suivi d’effet. Du point de vue étym., « concrétiser » signifie transformer en pierre. Comme les concrétions calcaires stalagmites et stalactites des cavernes. Le verbe « créer » a la même racine, de même que le verbe « croire ». L’idée fondamentale est celle de donner de la ‘matière’, de la substance, à une ‘idée’, c’est à adire une réalité non matérielle.

Or, l’organisme-comme-un-tout fonctionne à la façon d’un bateau-tanker de 400 mètres de long, qui a besoin d’une bonne demi-heure pour effectuer un simple virage à angle droit et qu’il est impossible d’arrêter en moins de trente minutes également. L’esprit intellect conscient, lui fonctionne comme le capitaine, en haut de la tour, relié par informatique en temps réel au monde entier, et qui peut prendre instantanément toutes les décisions qu’il veut, y compris s’endormir en état d’ivresse sur son clavier d’ordinateur. Quelles que soient ses idées, ses décisions, ses fantasmes et ses bavardages, les contraintes techniques (lenteur, poids, etc.,) liées au bâtiment, produiront leurs effets.

Pour prendre une autre image-exemple (analogie), les accidents de voiture pour excès de vitesse et non-maîtrise du véhicule se produisent lorsque le conducteur n’intègre pas à sa conscience du processus de conduite les paramètres ‘énergie’ (l’efficacité réelle du freinage), ‘mouvement’ (la vitesse de déplacement), ‘matière’ (l’inertie du poids du véhicule), ‘espace’ (la distance de freinage), ‘temps’ (la durée du freinage).

Appliquons enfin ce qui vient d’être exposé à nos conditions ordinaires d’existence qui se traduisent par des verbalisations du genre : « je sais que je ne dois pas rester à vivre comme ça avec cet homme (ou cette femme) » ou encore, « je sais que je ne dois pas boire trop d’alcool » ou encore, « je sais que je ne dois pas dormir trop tard », ou encore, « je sais que cela ne sert à rien de m’inquiéter » ou encore, « Je sais que je ne risque rien à le/la rencontrer » ou encore, « je sais bien que c’est une secte », ou encore, « je sais bien que je ne dois pas me sentir coupable », ou encore, « je sais que je n’arrive pas à vivre seul(e) », ou encore, « je sais bien qu’il ne me battra pas… enfin, j’espère. » ou encore, « je sais bien ce qu’elle va penser », etc.

Certes. Tout cela, je le sais, je m’en déclare conscient(e), mais je ne sais pas le faire. Cette déclaration n’est pas suivie d’effet, car « Eh oui, j’ai beau le savoir, et même savoir que je le sais, mais c’est trop fort pour moi. J’aimerais bien, mais je n’arrive pas à faire autrement. » Alors, que se passe-t-il ? Et comment pouvons-nous observer-comprendre comment fonctionne la structure du piège ? En examinant un par un les différents aspects stratégiques de la situation.

1er aspect : Nous savons bien que si je me force à adopter un comportement idéal sans adhésion profonde, authentique et naturelle, cela ne sert qu’à refouler de façon dangereuse l’énergie vitale (libido) qui s’exprime à travers le comportement (un seul à chaque fois) que j’ai reconnu intellectuellement comme toxique et que j’ai décidé en conscience de ne plus valider. Inutile de prendre cette voie. Il y en a une meilleure.

Elle consiste à trouver/mettre au point une représentation du changement de comportement (je répète : un seul à chaque fois) en conscience qui tienne vraiment compte des paramètres ‘énergie’ (vitale ≈ la libido ≈ le fait de pouvoir-faire), ‘mouvement’ (le fait que les événements mentaux peuvent changer en permanence), ‘matière’ (l’inertie fonctionnelle des capacités psycho-physiologiques), ‘espace’ (les différents contextes d’existence visibles factuels et relationnels), ‘temps’ (la durée d’intégration cellulaire de la compréhension intellectuelle).

2ème aspect : Il y a un non-sens à parler de faire autrement (ce qui constitue une représentation en terme d’agir), alors que la solution se trouve dans cesser de faire comme ça, soit, cesser de se comporter de cette façon (qui constitue une représentation en terme de non-agir). Cesser de faire, arrêter de, ne plus croire à, ne plus accepter de, constitue la réponse factuelle correcte et intelligente de « lâcher prise ». « Lâcher prise » (en concept, en esprit) signifie « ouvrir les mains » (en fait, en concret). Qui ne lâche pas prise n’a donc factuellement pas encore suffisamment souffert de la situation de crispation qu’il/elle est en train de vivre. L’urgence de survivre n’est pas encore suffisamment reconnue pour provoquer un sursaut de conscience décisif. Le ras-le-bol n’est pas atteint. La simple compréhension intellectuelle du problème n’est probablement pas parfaite et il reste sans doute du travail de construction d’une représentation parlée et écrite (phase d’expression et de description) plus correcte (précision et exactitude) et complète qui reste à réaliser à ce niveau.

3ème aspect : Rechercher précisément comment fonctionne l’angoisse qui se trouve à l’œuvre dans chaque histoire particulière. Rappelons ici qu’une angoisse se définit comme une peur sans objet (en psychologie) et comme la peur d’avoir peur (sentiment d’ordre second en Sémantique Générale). Il est question de prendre d’abord conscience qu’il s’agit d’une pure articulation mentale inconsciente aux niveaux silencieux et organiques qui n’est liée directement à aucun phénomène réel objectif observable.

- Peur du sentiment d’abandon (et de ses effets) dans les dépendances affectives.

- Peur du sentiment de vide d’existence (et de ses effets) dans les dépendances au travail

- Peur du sentiment de perte du sens (et de ses effets) dans les ‘crises de foi’ et addictions sectaires

- Peur du sentiment de culpabilité dans les crises familiales, amicales et amoureuses,

- Peur du sentiment du manque (et de ses effets) dans les addictions aux drogues, sexe, jeu, etc.

qui sont directement dépendantes du processus d’activation des hormones de plaisir, ETC.

4ème aspect : Nos conditionnements Aristotéliciens façonnent depuis 2500 ans nos connaissances et nos représentations en terme « d’état » quasi photographique des situations que nous affrontons. Par ailleurs, les émotions perturbatrices ont des effets dévastateurs sur la qualité de nos représentations dans la mesure où notre conscience-attention se retrouve hypnotisée (A1)[2] par les résultats apparents de la situation ici-maintenant au détriment de la conscience des contextes (A2)1, de l’histoire (A3)1 et des réalités corporelles (A4)1. La perception correcte de la situation passe par la remise en place de ces différents niveaux de conscience-attention pour rétablir de meilleures distance et perspective dans l’observation interne/externe des situations et surtout, pour replacer les événements visibles ici-maintenant dans une logique de processus et non pas d’état.

5ème aspect : Une fois que les différents paramètres jusqu’alors inconscients ont été amenés méthodiquement à la conscience de la façon décrite ci-dessus, et que le juste moment a été judicieusement choisi pour commencer à non-agir, tout est en place pour trouver le comportement ou la façon de faire qu’il convient d’arrêter pour que « Lâcher prise » devienne une réalité physique objective. Je peux dès lors cesser de continuer à faire ce qui me causait préjudice. Le fruit est mûr ; il peut tomber ou être cueilli.

Ensuite, il s’agit de tenir bon, car un certain temps va passer. Le processus vivant ne consiste pas à passer d’un « état » à un autre (niveau verbal de représentation), mais à changer les fonctionnements organiques aux niveaux et silencieux, en veillant à ne pas remplacer ce comportement auquel je cesse de souscrire (ou que je cesse de subir), par quoi que ce soit d’autre. Il est nécessaire d’entrer en patience de façon à laisser l’organisation mentale l’énergie-mouvement-matière-espace-temps de se reconfigurer à son rythme ici-maintenant sans être polluée par les paramétrages du comportement toxique précédent. Cette phase de non-agir est essentielle dans le processus d’individuation décrit par Jung et en concordance avec le concept bouddhiste que Jung a nommé « Le pouvoir d’auto-guérison de l’esprit ».


 

[1] L’étymologie du terme (in-tel-lectus) renvoie au sens de « lire » et désigne la faculté de l’esprit à travailler avec les mots, les phrases, les théories etc., en bref tout ce qui se dit, s’écrit et se lit. Rien à voir avec le mot intelligence dont l’étymologie (in-tel-ligere) renvoie au sens de lier, relier (les mots, les gens, les événements, bref, les ‘réalités’ et les symboles entre eux).

 

[2] Attention première, seconde, troisième et quatrième ; voir la page blog Vocabulaire du Travail Intérieur pour connaître la définition verbale de ces termes. La connaissance factuelle résultant de la conscience corporelle y relative demande une transmission/initiation vivante qui ne passe pas par le seul moyen informatique qui sert à informer, et non pas à communiquer.

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