Leçon 48 – Trois Illusions

Nota bene : cet article a été co-écrit avec Lydie Taïeb en 2010 (in Tao T’es Clown, ed. Amazon).

La Conscience Corporelle constitue le réglage mental qui nous permet de percevoir la matière vivante de l’Instant Présent. Mais elle est très souvent conditionnée et polluée par trois Illusions monumentales : l’Identité, la Coupure et la Permanence. Elles sont presque toujours inconscientes, à ce point que sauf apprentissage spécial, nous sommes incapables de les différencier de ‘nous’, et que nous croyons donc dur comme fer que c’est ‘nous’ qui sommes les auteur(e)s du résultat de ces illusions.

L’Illusion de l’identité :  

« Mon prénom, c’est moi. C’est ce qu’on appelle mon identité. Et si je perds mon nom, je perds mon identité, je ne suis plus rien. » Cette logique a beau être inconsciente, elle produit des effets pervers sur tous nos comportements à chaque seconde d’existence.

Le nom que nous portons, et qui le plus souvent nous porte, cache bien des niveaux d’existence différents. Pour certains d’entre nous, le prénom ou le nom de famille peut représenter un monde de souffrances et d’ennuis issus du passé.

Notre (pré)-nom est la plus vieille peau symbolique dans laquelle nous essayons de vivre sur cette planète ; tant que nous n’en avons pas pris conscience, il fonctionne comme notre prison habituelle et ordinaire. Enfermés dans notre nom nous sommes dans tout un tas de règles et de contraintes que nous sommes obligés de respecter.

Il ne s’agit pas des règles extérieures, celles du Code Civil par exemple, mais plutôt des adaptations particulières réalisées par notre EgoSystème. Et les années passant, à force de faire semblant, nous finissons par y croire vraiment même si ça nous rend malade.

Tout cela se traduit ‘au dehors’ par des véritables signatures corporelles qui vont un jour cristalliser dans une sorte de crispation organique répétitive, une sorte de faux moi, un masque social de façade qui s’appelle la ‘Persona’, mot qui en grec et dans le théâtre antique désignait le ‘Masque’ que portaient les acteurs dont il était vital que les spectateurs reconnaissent facilement le personnage qu’ils devaient incarner.

C.G.Jung écrit : [1] 

« La « Persona » est le système d’adaptation, la manière à travers laquelle on communique avec le monde. Chaque état, ou chaque profession, par exemple, possède sa propre Persona qui les caractérise. Mais le danger est que l’on s’identifie à sa Persona : le professeur à son manuel, le ténor à sa voix. Sans trop exagérer, on peut dire que la Persona ne correspond pas à la vérité de quelqu’un ; elle est [le produit de] ce que lui-même et les autres pensent qu’il est. »

L’idéal social consiste à correspondre à cette soi-disant « personnalité » : il faut que nous soyons bien élevés, que nous ne disions pas de gros mots, que nous nous tenions bien, que nous disions merci à la dame, etc. De préférence, nous sommes censés être persuadés que tout cela nous fait le plus grand bien parce que ça nous permet de vivre en harmonie avec le monde (social)[2].

Tout cela est censé fabriquer une « personnalité » dont nous allons pouvoir dire que « c’est la mienne. Ça, c’est moi ». Vous allez voir, c’est super ! Ça marche à l’envers aussi : « Moi, c’est ça ». C’est ainsi que fonctionne le monde ordinaire, par la grâce de l’Ego, qui nous fait percevoir notre monde avec l’Esprit Ordinaire qui est la configuration mentale qui lui correspond.

Alors que nous ne sommes pas notre nom ! Nous ne sommes pas un mot ! [3] Cette fausse ‘personnalité’ qui correspond à une sorte de code-attente-apparence-vérité aux niveaux des rapports sociaux se met en place toute seule, c'est-à-dire en pleine inconscience.

À l’intérieur de nous, tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. Nous avons aussi un certain nombre d’envies de ne pas faire comme tout le monde, d’envies de ne pas nous conduire ‘comme il faut’, portées par une sorte d’énergie fondamentale d’existence que Jung a nommé Archétype et qui dispose de différentes figures collectives pour s’incarner.

La figure de l’Ange Gardien en est une fort ancienne, d’origine judéo-islamo-chrétienne. La plus récente qui plonge ses racines à la fois dans les archétypes du Fripon et de l’Enfant Divin est celle que nous avons appelée le (ou la) Clown Invisible[4]. Les dynamiques inconscientes dont cette figure est porteuse nous poussent plutôt à vivre, goûter, sentir, expérimenter tout ce qui se présente, de nous faire jouer vraiment comme un enfant et si cela se produit, de nous amuser aussi, mais ce n’est pas obligatoire.

Dans cette voie, l’essentiel consiste pour nous à apprendre-savourer chaque moment de notre vie (y compris social, d’ailleurs) dans son authenticité et sa nouveauté, autrement dit, tout sauf du pré formatage mental et du conditionnement. Chaque fois que nous parvenons à mettre de l’ordre dans la connaissance de notre esprit, à repérer clairement nos processus mentaux et à reconnaître leur fonctionnement, nous cessons de les confondre avec celles notre Clown invisible et  C’est à chacun d’entre ‘nous’ l’Artiste de faire ce travail de conscience.

L’illusion de la permanence

Si la première illusion est celle d’être identifié à notre nom, la seconde est celle qui consiste à croire que notre existence, nous, les gens, les choses, les événements, le monde entier etc., constituent des phénomènes durables et permanents.

C’est pourquoi nous proposons à toutes les personnes qui viennent travailler avec nous de porter un autre (pré)nom que celui habituel pendant toute la durée du stage. Chaque Artiste peut ainsi faire l’expérience que ‘quelqu’un d’autre’ que sa persona[5] ordinaire peut exister ici-maintenant ; elle nous conduit en pratique à cesser de croire que notre nom c’est nous, et que nous sommes notre nom.

Ce nouveau (pré)nom fonctionne comme une coquille vide qui va ‘se remplir’ de l’existence au présent avec tout ce que nous allons vivre jusqu’à la fin du stage, comme un fichier informatique. Avec lui, nous avons le droit ‘organique’ de fonctionner en dehors des conditionnements, des limitations et des ennuis ordinaires qui sont tous attachés à notre ancien (pré)nom. Aux niveaux silencieux de la réalité, nous créons une nouvelle possibilité d’incarnation au présent pour cet événement impermanent que nous appelons « moi » et qui avait pris une foule de sacrées habitudes.

Notre problème est qu’il n’y a jamais eu qu’un seul nom pour rendre compte des millions de Configurations Mentales différentes qui se sont succédé dans notre existence depuis que nous vivons sur cette planète.

Qui donc a 20, 40, 60, ou 80 ans ? Nos cellules ? non pas. Elles se renouvellent presque toutes. Notre ‘corps’ ? Nous pouvons choisir de le percevoir comme vieux, en Esprit Ordinaire. Mais en Esprit d’Éveil, nous pouvons le percevoir comme cet organisme vivant qui change toute le temps et interagit en conscience avec tous les aspects de l’univers lorsqu’il vibre en Fréquence Clown. Notre esprit ? Est-ce que notre  esprit peut ‘avoir’ 20, 40, 60 ou 80 ans ? Aucun sens à cette façon de parler ! Dans cet Esprit d’Éveil -là [6], la question de l’âge ne veut rien dire. Elle n’a que la valeur des créations intellectuelles produites par l’Esprit Ordinaire.

Mais chaque fois que nous Artiste sommes inconscients de cette réalité-là, nous essayons bravement de nous comporter comme si notre nom, c’est notre personnalité, immuable depuis notre naissance jusqu’à notre mort. Et comme nous n’avons pas d’autre idée sous la main, nous nous y cramponnons comme à une bouée de sauvetage !  Cette illusion de la permanence nous fait dire par exemple : « Oh, tu n’as pas changé ! Tu es bien toujours le/la même, tu es resté(e) fidèle à toi-même… »

C’est qui, « moi-même » ? Regardez-bien ! Regardez mieux… « Moi-même », ça change tout le temps ! Quand nous arrêtons de faire du bruit avec notre bouche et que nous regardons ce qui se passe à l’intérieur, ça change tout le temps !

Lorsque nous nous couchons le soir, ce qui se passe dans notre peau n’a rien à voir avec l’état dans lequel nous avons quitté notre lit le matin. Pas la même énergie, pas le même regard, pas les mêmes idées, en bref, pas les mêmes Configurations Mentales. Et un seul mot « moi » pour parler à propos d’un événement qui change tout le temps !

Cela dit, les mots conditionnent les idées, les sentiments, les émotions, les jugements qui les accompagnent. Sans conscience que « moi » (aux niveaux silencieux) change tout le temps, nos idées à propos de « moi » ne changent pas puisque notre (pré)nom ne change pas.

Dès que la conscience nous prend[7] qu’il n’existe aucune permanence matérielle dans « moi », alors c’est merveilleux ! En réalité, cela signifie qu’à n’importe quel moment de notre vie, nous sommes vraiment libre de sortir du cadre social, libre de sortir de nos prisons intérieures et extérieures, libre d’exister différemment, libre de ressentir ce qui se passe autrement ; libre de ‘clowner’ sans limitation.

Et notre langage est capable de créer cette illusion à lui tout seul ! C’est alors que notre clown disparaît, ainsi que notre joie de vivre qui fonctionne avec lui.

L’illusion de la COUPURE

Voilà comment nous appelons la 3ème illusion : il s’agit de la coupure entre « je » et « moi » (ou « me »). Et là, nous allons découvrir que notre langage courant nous transforme à notre insu en véritables schizophrènes.

Démonstration : quelqu’un demande « Comment ça va ? », et l’interpellé répond : « Oh, je ne me sens pas très bien… ». Si cette façon de parler correspondait à une réalité quelconque, il suffirait que le second aille se faire sentir par quelqu’un d’autre et tout irait mieux, n’est-ce pas ? Observez l’absurdité profonde de cette façon de parler, que Monsieur Raymond n’aurait pas reniée : « Est-ce que quelqu’un aurait la gentillesse de bien vouloir me sentir mieux que je ne sais le faire moi-même actuellement ? »

Ici, la façon de parler « je me » décrit la réalité comme si nous étions deux. Mais en ajoutant un personnage de trop, nous voilà coupé en deux. Notre schizophrénie tourne à plein régime dans une totale inconscience et elle est entretenue par ce fichu langage qui agit comme une source permanente de confusion.

 Par ailleurs, nous oublions presque toujours que les premières oreilles qui entendent ce qui sort de notre bouche sont les nôtres ! Et si nous racontons des carabistouilles sans que personne ne nous contredise, nous y croyons de façon automatique !

Voici un exemple de débriefing d’impro-clown que vous avez déjà entendu prononcer, peut-être même par vous. Et à ce moment-là, bien concentré sur la façon dont il souhaite précisément exprimer ses ressentis, en pensant ce qu’il dit de façon fort claire, convaincu de la justesse de ce qu’il exprime et se sentant d’accord avec ‘lui-même’, l’Artiste dit :

« Je me  rends compte que

J’étais parti(e) pour me faire plaisir.

Mais je me suis trompé(e) :

Ce que j’ai fait ne m’a pas vraiment plu.

Assez vite, je me suis senti(e) plutôt mal,

Alors j’ai dû prendre sur moi.

Et au final, je me demande

Comment j’ai pu me planter comme ça.

Pour moi, chaque impro est une occasion
De me dépasser.
Mais cette fois-ci,  je n’y suis pas parvenu(e).

Et quand je vois ce que j’ai fait,

Je m’en sentirais presque coupable,

Si je m’écoutais,

Je serais capable de m’engueuler !

Et maintenant, voici une explication de texte que ce cher Alfonce, mon Clown invisible, a bien voulu nous préparer pour nous dévoiler les dessous de cette confusion ordinaire.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Observez bien comment fonctionne cette façon de parler !

Je rend des comptes à moi !

Je était parti(e) pour faire plaisir à moi.

Mais il se trouve que je a trompé moi :

Ce que je a fait n’a pas vraiment plu à moi.

Assez vite, je a senti moi plutôt mal.

Alors je a dû prendre sur moi.

Et au final, je demande à moi

Comment je a pu planter moi comme ça.

Pour moi, chaque impro est une occasion

De dépasser moi.

Mais je n’y est pas parvenu(e).

Et quand je voit ce que moi a fait

Je sentirait moi presque coupable.

Si je écoutait moi,

Je serait capable d’engueuler moi.

Peut-être que je a ses raisons ! Lorsque des gens ne peuvent plus se sentir, l’engueulade n’est pas bien loin.

Reprenons l’enquête à ses débuts : nous savons que je a du mal à sentir moi alors même que je était parti(e) pour faire plaisir à moi ! Notons d’emblée l’incohérence du propos !

Par ailleurs, nous sommes informés que la tromperie de je a eu pour conséquence de fortement déplaire à moi, alors même que nous ignorons tout du contenu de cette mystification.

En outre, au vu et su de tous, je se serait rendu coupable d’avoir pris sur moi ! Sapristi ! Mais quel bout a t-il coupé ? Ce que je a pris, le rendra t-il à moi ? Moi s’est-il aperçu du larcin ? Que d’interrogations désarroitantes !

 Or je semble très peu alerte et conscient de ses actes, puisqu’il a besoin de demander à moi de lui expliquer comment lui-même (ne me demandez pas de qui il s’agit) a planté son acolyte : moi. Tant d’inconscience frise l’insupportable, comme disent certains coiffeurs bien informés.

Mais entre temps, nous apprenons que je en veut à moi, parce que je n’arrive pas à dépasser moi. Ici, nous obtenons donc deux informations capitales. D’abord, je est peut-être un entraîneur sportif ou un philosophe maladroit, car l’idée du ‘dépassement de soi’ (ne me demandez surtout pas de qui il s’agit) se trouve bien dans le vocabulaire de ces professions.

Ensuite, tout semble indiquer que je nourrit à l’égard de moi un certain ressentiment, probablement par jalousie. Peut-être que moi arrive à se dépasser lui-même alors que je n’y parvient pas. La tromperie du début serait-elle liée à cette frustration ?

Lorsque je dit qu’il sentirait moi presque coupable,… Qu’a t-il bien pu se passer ? Moi aurait-il à se reprocher envers je des agissements coupables dont nous ignorons tout? Quel retournement de situation !

Etrangement, je proclame que si je écoutait moi, je serait tenté de bastonner moi. Ça veut bien dire que c’est moi (même ?) qui lui a demandé ! Quel rebondissement imprévu ! Nous pouvons déduire que je engueule probablement moi sans arrêt, qu’il est coutumier du fait ! Une révélation d’envergure !

Ah ! Chers lecteurs, chères auditrices ! Que d’émotions ! Que de tensions cachées entre ces deux êtres que tout semblait unir au départ, et dont nous découvrons qu’ils vivent en réalité probablement un enfer quotidien de récriminations, d’injures et d’aboiements, sauvages peut-être, dans une relation dont le caractère sadomasochiste semble se dégager de plus en plus nettement au fur et à mesure de nos investigations !

Quelle vie éprouvante, mais peut-être au fond passionnante ! Ne pouvons-nous pas nous demander (… ?) ce que serait, au fond, la vie de je et de moi sans ce conflit passionnel journalier ! Peut-être beaucoup plus morne que ce qu’elle est !

Peut-être sommes-nous même en droit de nous convaincre (…glurps) que je et moi, sans cette déchirure constante qu’ils nous laissent supposer à travers ces phrases si ordinaires, si caractéristiques de notre humanité, donnent un sens profond à une existence qui, sans elle, comme disent les Anges, en serait dépourvue ! Oui ! Il paraîtrait en effet que l’existence des Anges, sans ailes, serait dépourvue de sens profond ! Mais cela reste évidemment à vérifier, et dans l’état actuel des choses, qui peut le faire ?

Et c’est sur cette interrogation existentielle profondément angoissante, peut-être même époustoumistouflante, chères lectrices, chers auditeurs, que l’heure de terminer notre émission est arrivée. Merci à Ego-Tyran, notre directeur, d’avoir bien voulu en réaliser lui-même (…rrzzgkft) le script et la direction artistique. Merci de nous avoir écoutés. Merci de votre indéfectible fidélité, et à demain, si vous le voulez bien !

 

Eh oui ! Notre bavardage intérieur fonctionne ainsi, d’une façon étrangement semblable au bavardage télévisuel ordinaire. Nous avons à constater que ces façons de parler développent de l’absurdité, mais ne peuvent pas rendre compte de ce qui se passe au niveau de « moi », tout simplement en silence.

Ce langage courant, avec lequel nous avons été entraînés et formés à nous exprimer, est en réalité inapte à décrire de façon correcte ce qui se passe, parce qu’il mélange et confond aux niveaux des mots des réalités qui existent de façon distincte aux niveaux silencieux et réciproquement. Ici, il y a deux mots, mais une seule réalité.

Cette façon de parler toxique est capable de créer l’illusion inconsciente qu’à l’intérieur de « moi » nous sommes deux ! Dr. Jekyll and Mr. Hyde. Elle constitue l’un des outils les plus remarquables dont l’EgoSystème dispose pour fabriquer ce que les psychologues nomment la « Confusion Mentale », ce que nous appelons notre schizophrénie ordinaire.

C’est le langage ‘naturel’ utilisé par nous tous de façon ordinaire, le langage ‘standard’ de tous les secteurs de la vie civique et sociale.

Ce langage, qui a façonné notre histoire collective, conditionne et formate nos perceptions personnelles, nos pensées, nos actions, nos stratégies et nos omissions, nos échecs et nos accomplissements, nos poésies et nos documents administratifs.

Si nous ne modifions pas nos façons de parler, nous aurons du mal à vivre et à clowner avec bonheur.

 



[1]  Dans Aïon, p.379 (Albin Michel).

[2] Alors que la plupart du temps, c’est surtout pour que le monde social ne se sente pas gêné par nous !

[3] Voir leçon 7 : les 5 emplois du verbe Etre

[4] Voir le Tao T’es Clown, l’Ecole du Clown Invisible ; (Jean Puijalon et Lydie Taïeb).

[5] Si vous avez oublié de quoi il s’agit, rendez-vous page 331 du Tao T’es Clown

[6] voir leçon 27 Esprit Ordinaire, Esprit d’Eveil :

[7] Oui. C’est plutôt dans ce sens là que ça fonctionne.

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