Leçon n°20 – Envie de rien : je m’ennuie

Dans notre langage courant, « Je n’ai plus envie de rien » est pratiquement synonyme de « Je m’ennuie ». Dès que vous vous pouvez observer ce comportement chez vous ou chez quelqu’un d’autre, c’est l’occasion rêvée de distinguer l’Esprit Ordinaire de l’Esprit d’Éveil et de transmuter un marasme psychologique apparent en intériorisation et en dynamique de méditation, puis de créativité.

 

D’abord, il faut bien se rendre compte que nous avons tous été élevés dans une sorte de désir frénétique de ressentir et d’éprouver n’importe quoi (cf leçon 10 : le Syndrome de la Crotte de Chien); du drame, des sensations, des émotions, du rire, de l’absurde, de l’horreur, de l’action, du bizarre, n’importe quoi, pourvu que ‘ça’ soit distrayant. Tout est admissible (et télé visuellement diffusable) à condition que ce soit cohérent avec le dogme du romantisme sacré ou celui de la joie ClubMed et du rire à tout prix.  Evidemment, ce qui se proclame nouveau, intéressant, imprévu, semble plus attirant que ce qui est jugé déjà vu, inintéressant ou prévisible, etc. Mais si ce n’est pas le cas, n’importe quoi peut quand même faire l’affaire pour éviter de ressentir ce « vide », cette « envie de rien », cet « ennui » contre lequel, une fois qu’il est installé, tous les ressorts et solutions normaux semblent insuffisants ou impuissants. Qui donc ressent cet ennui ? La question est mal posée : il ne s’agit pas d’une personne.

 

La configuration mentale « Esprit Ordinaire » fonctionne sur la logique Aristotélicienne suivant un principe fondamental (celui du tiers-exclus) qui vaut la peine d’être ressenti en profondeur et bien compris : « Je travaille, je peine et je souffre depuis si longtemps que c’est devenu ma raison de vivre. Si j’arrête de souffrir, j’arrête de vivre. » Ce système ou-bien-ou-bien simpliste est illustré par l’histoire fort ancienne d’un âne qui meurt de faim parce qu’il ne parvient pas à décider entre une carotte et un chou lequel des deux il veut manger. En logique à (non-A), la solution à ce dilemme passe plutôt par la question : « Par lequel des deux je commence ? »

 

L’Esprit Ordinaire fonctionne sans arrêt. Toujours affairé, ne supportant pas l’inaction extérieure comme intérieure, gérant notre vie quotidienne sur ce qu’il connaît déjà, habile à fabriquer les habitudes et les standardisations, adepte du Dieu Pognon, de toutes les attirances sectaires et toutes les addictions, il passe son temps à essayer d’envahir toutes les activités de la vie, pour que tout y soit contrôlé, assuré, sécurisé, prévu, balisé, bien organisé.

 Les Soufis comparent l’Esprit Ordinaire qui exerce son emprise sur l’ensemble des perceptions courantes à un dictateur qu’ils appellent le « Moi Dominant ». (cf Idriesh Shah). Le rythme métro-boulot-télé-dodo lui convient parfaitement, et il fonctionne volontiers sur le modèle des « Bidochons ». Inutile  de prétendre  que « ça ne  marche pas chez moi, ça ». Chacun(e) d’entre nous est porteur de cette configuration mentale à un degré quelconque, plus ou moins développé, plus ou moins actif. Et n’oublions pas que les modes de réaction féminins et masculins dans ce domaine diffèrent radicalement. (cf C.G.Jung¹) Si le processus « tyran » invisible est bien le même pour tout le monde, en revanche, ses effets et manifestations visibles sont très différents pour les unes et les autres.

 

Le travail de banalisation systématique étant épuisant, l’Esprit Ordinaire exige donc se distraire chaque fois que possible. Dès qu’il cesse de travailler à « gagner sa vie », il est  incapable de supporter l’ennui des routines d’existence qu’il fabrique en continu, sauf si ses besoins primaires sont satisfaits. De quoi manger et les jeux du cirque (panem et circenses), telle était la règle fondamentale de gouvernement des masses dans l’empire romain. Elle fonctionne toujours très bien chez nous à l’heure actuelle. Notre Esprit Ordinaire est l’héritier par excellence du monde romain dont la plupart de nos modèles sociaux et personnels inconscients sont issus.


 

Du point de vue psychologique, l’Esprit Ordinaire fonctionne toujours de la même façon : toujours occupé à rechercher des choses à faire à l’extérieur... de notre peau, toujours occupé à regarder devant lui ce qui se passe. Comme un jeune singe sauvage curieux et agité, il court d’abord après tout ce qui bouge dehors. Et en matière d’observation, utiliser l’Attention 1ère en ignorant les contextes, c’est tout ce qu’il sait faire. Il fonctionne un peu comme les vaches qui regardent passer les trains, ou les badauds qui s’attroupent dès qu’il y a un accident ou du sang sur le macadam.

Ce avec quoi nous travaillons ici-maintenant ensemble, moi qui écris, vous qui lisez, nous l’appelons l’Esprit d’Éveil. Cette configuration mentale fonctionne sur les modes d’ouverture, d’apprentissage, de curiosité, d’observation, de contemplation, de réflexion, de compréhension, de méditation et de création. C’est elle qui permet aux ‘prises de conscience’ de se produire. C’est elle qui est capable de prendre les ‘décisions de conscience’ et d’intimer à l’esprit ordinaire d’apprendre à travailler de façon plus intelligente et moins répétitive, par exemple.

L’Esprit d’Éveil apparaît automatiquement lorsque l’Esprit Ordinaire s’endort ou cesse de fonctionner, ce pour quoi les Tibétains disent de lui qu’il est toujours là, comme le soleil qui se met à briller dès que les nuages sont partis ou se dissipent ! Lorsque   nous  essayons   de  retrouver   la configuration  mentale  « Esprit d’Éveil » (en sanscrit « bodicitta ») le moyen habile consiste à cesser de fabriquer des nuages, à savoir, cesser de valider toutes les distractions de l’esprit, cesser de souscrire à tout ce dont se sert l’Esprit Ordinaire pour se distraire, pour empêcher notre conscience d’être pleinement active dans l’instant présent. Or, n’oubliez pas que Cesser de veut dire Lâcher prise.

Maintenant que cette différence est faite avec des mots, nous allons pouvoir appliquer cette connaissance à la question de l’ennui.


 

Comment utiliser cette connaissance dans votre vie ?

  

1°) Commencez par la vigilance et le dépistage :

D’abord, rappelez-vous (avec la 2ème prémisse de la SG) que, contrairement à ce qu’il vous raconte, votre esprit ordinaire ‘conscient’ ne perçoit pas tout, qu’il ne sait pas tout, et en plus, qu’il n’a pas toujours…raison. Loin de là !  En réalité, il n’est conscient que de ce qu’il est capable de ressentir ou de sélectionner sur l’instant, Et ce qu’il ressent pour l’heure, c’est simplement de l’ennui. Ça, vous pouvez le sentir. L’ennui est détecté ? Parfait. Alors, STOP !


 

2°) Dès « l’ennui » dépisté, STOP ! Bloquez le processus :

Intérieurement ou extérieurement, dites ‘en esprit’, et à voix basse ou haute : «  STOP ! Ça fonctionne, mais je ici-maintenant ne sais pas tout. » Et pendant 15 secondes, ne faites rien de particulier. Ne faites rien d’autre que de compter ces 15 secondes. Ne remplacez ce que vous venez d’interrompre par rien d’autre. Contentez-vous de ne pas valider et surtout, de ne pas suivre ce ressenti d’ennui intérieur. Cet automatisme relève du conditionnement et pas de la connaissance. En Sémantique Générale, cette technique est appelée le Délai de réaction.


 

3°) Détectez l’objectification et invalidez : 

Nous avons vu tout à l’heure que lorsque nous essayons de retrouver la configuration mentale « Esprit d’Éveil », le Moyen Habile consiste à cesser de fabriquer des nuages ; ici cela veut dire identifiez que vous n’êtes plus en état de Calme Mental.  L’ennui n’est pas une chose, mais une production mentale fantôme qui ne durera même pas une minute. Observez-la et laissez-la se dissoudre comme elle s’est manifestée, sans vous y intéresser. Ne réfléchissez pas ! Taisez-vous dedans et dehors. Ne ‘pensez’ pas, faites le ! Et maintenez fermement votre attention sur elle jusqu’à dissolution.


 

4°) Ensuite, observez les faits, pas vos interprétations : 

Maintenant, observez rétroactivement de quoi il est vraiment question. Reconnaissez ce sentiment comme une forme de piège subtil, une nouvelle occupation que votre Esprit Ordinaire a trouvé pour empêcher votre Esprit d’Éveil d’être pleinement actif dans l’instant présent. C’est juste sa façon d’essayer de reprendre la direction des opérations et d’exiger ses distractions habituelles.

Observez comment ce que vous ressentez trouve son origine dans une configuration mentale, une sorte de programme qui a pris possession de vos cellules, en les faisant fonctionner sans votre autorisation d’une certaine façon que nous appelons ennui.

Observez comment vous avez cessé de croire, immédiatement et de façon consciente et autoritaire, que ce sentiment d’ennui qui ‘plombe’ simplement la situation, a une valeur quelconque.


 

5°) Maintenant, observez la racine de la confusion : 

Discernez que cette façon de parler exprime un sentiment à propos d’une absence ; absence d’envie, absence d’intérêt, absence de nouveauté, absence de tout ce que je viens d’évoquer à propos du fonctionnement normal de l’Esprit Ordinaire. D’une façon générale, il est question d’une absence de mouvement et d’agitation. Autrement dit, d’une vraie tranquillité !

Or, ce ressenti d’ennui s’accompagne facilement pour nous de sensations (de second ordre) presque semblables à celles qui se produisent en situation d’angoisse. Ce ne sont pas les sensations qui accompagnent en principe la tranquillité. Le vide-creux à l’estomac, qui ressemble à une espèce de faim sans objet qui est (pour les connaisseurs) la signature du Désir Primordial Inextinguible, l’un des Trois Poisons Fondamentaux. Observez cette confusion d’interprétation à partir de sensations semblables et invalidez.


 

6°) Revenez en conscience corporelle :

Sans transition, à partir de la conscience blanche, au centre de la boite crânienne, envoyez votre attention première (laser) dans la conscience rouge du ventre. À partir cet œil du ventre, observez simplement votre respiration, les sensations des plantes de vos pieds et les tiglés qui correspondent. Si votre ‘intellect’ fonctionne après votre ‘ventre’, votre existence sera plus en accord avec la ‘réalité’. Tout simplement. Essayez de retrouver ‘physiquement’ la façon dont vous vous sentez lorsque vous êtes simplement tranquille, sans agitation, sans préoccupation et ramenez de nouveau vos attentions à percevoir vos sensations au présent.


 

7°) Changez votre interprétation de la situation : 

Observez comment ces processus se fabriquent de façon automatique et presque à votre insu. Observez en pleine action cette activité mentale automatique qui consiste à remplir la moindre seconde de votre vie avec n’importe quoi, y compris l’ennui, pour vous éloigner du présent, du réel. Laissez la faire en l’observant discrètement et sans intervenir. En faisant seulement cela, vous êtes déjà en train de quitter l’état d’inconscience. Et ensuite…

Observez à quel point ce qui se passe dans les faits est fondamentalement différent de ce que votre bavardage intérieur vous en dit…, de ce que votre esprit ordinaire cherche à vous faire croire. Ces réactions automatiques d’évitement de la tranquillité ne sont basés que sur une vision partielle de la ‘réalité’. Elles peuvent donc se révéler toxiques dans beaucoup de cas… Ne les rejetez même pas, cela demanderait un effort inutile. Contentez vous de ne pas les valider.

 Profitez-en pour étendre votre perception/conscience nouvelle de la situation en cessant de valider toutes les distractions de l’esprit, y compris ce sentiment d’ennui. Cessez de souscrire à tout ce dont se sert l’esprit ordinaire pour se distraire. Et rappelez-vous que Cesser de veut dire Lâcher prise.


8°) et maintenant, transmutez l’émotion en intelligence !

Cette configuration mentale « ennui » était seulement là pour tenter de vous distraire, une interprétation subtilement piégée pour vous replonger dans l’agitation. L’étymologie de dis-traire (dis-tractare) signifie tirer de deux côtés opposés à la fois. Si vous ne cédez pas à cette logique stupide et aveugle, vous allez pouvoir simplement rester tranquille et tourner votre attention encore plus à l’intérieur.

Vous allez pouvoir observer que toute l’agitation ordinaire est seulement faite pour vous empêcher d’accéder à ces territoires inconscients et normalement inaccessibles dans lesquels de trouvent toutes vos réserves d’énergie, de sens et de créativité. Prenez tout le temps d’accepter non pas l’ennui, mais plutôt cette situation de soi-disant « ennui ».

Entrez en contemplation sans but, sans objet, sans focalisation d’attention ni espoir d’en tirer quoi que ce soit. Laissez agir l’attention seconde flottante, organique et globale. Faites confiance à la capacité qu’a votre organisme de trouver dans ses profondeurs les vraies solutions, pas celles des idées toutes faites et standardisées de l’Esprit Ordinaire. Cette capacité a été nommée par les bouddhistes « le pouvoir d’autoguérison de l’esprit ».

Acceptez de laisser monter de ce réservoir d’énergie ce qui a besoin de s’exprimer : émotions, sentiments, sensations, idées, images, etc., Observez comment cette soi-disant angoisse du vide était faite pour vous empêcher de trouver ce territoire inconnu, mais vivant, qui est authentiquement le vôtre. Il n’y a personne d’autre que vous, dans cette configuration mentale là. Plus de parasites, plus de perturbations, plus personnalités partielles. Prenez le temps d’y entrer, de vous y installer et de vous y reposer. Vous êtes chez vous.


 

9°) Décrivez :  

Enfin, notez tout ce que vous observez et comprenez. Et si vous avez oublié à quoi cela sert de noter ce genre d’observation, cela signifie que vous avez peut-être bien lu la leçon 6 avec votre intellect, mais que vous ne l’avez ni intégrée, ni mise en œuvre. Retournez à la case départ et bonne lecture !



¹ Voir notamment l’Homme à la découverte de son Âme, et la Dialectique du Moi et de l’Inconscient.

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