Leçon n°19 – J’aime-ça-j’aime-pas-ça (Je-veux-je-veux-pas)

Une question m’est souvent posée à  propos du Travail Intérieur : «Pourquoi ces histoires de niveaux de conscience, de niveaux d’abstraction ? Pourquoi est-ce aussi compliqué ? Vous ne pouvez pas faire plus simple ?» Hélas non. Cette façon simpliste de penser Aristotélicienne (nommée le principe du tiers exclus) part du principe inconscient que les méthodes logiques de simplification servent à simplifier la réalité. Notre civilisation occidentale y a été conditionnée, mais cette prémisse fausse par rapport aux faits mérite d’être abandonnée. Les astrophysiciens ne travaillent pas avec les méthodes de pensée de l’école maternelle. Les simplifications simplifient peut-être nos analyses, mais sûrement pas la réalité ni nos relations avec elle.

 

La similitude de structure de nos langages (cartes) avec les faits (territoires) constitue une clé de fiabilité de notre existence et de nos réalisations. Si nous voulons pouvoir faire confiance à nos représentations du monde, nous avons le plus grand intérêt à décrire nos environnements de façon la plus précise, exacte et consciente possible. Par ailleurs, nos contextes d’existence complexes et interdépendants nous obligent à utiliser des outils capables de rendre compte de leurs différents niveaux de complexité. Par exemple, la structure du comportement « J’aime-ça-j’aime-pas-ça » peut donner lieu à beaucoup de confusions si elle n’est pas observée, décrite et ensuite utilisée dans ses différents niveaux de fonctionnement. Alors, comment discerner en conscience et utiliser à bon escient la connaissance de 6 niveaux de réalité différents possibles ? D’abord en les observant.

 

1°) Niveau Instinctif :   (≈ Survie)


 

Il s’agit d’une analyse/réaction primaire directe du cerveau archaïque à propos de la sensation. Cette réaction instinctive immédiate m’informe sur la façon dont mon organisation mentale apprécie (ou pas) aux niveaux cellulaires les plus silencieux ce qui est en train de se passer. Elle trie simplement en termes de bon/mauvais, sans finesse. Elle est fondée sur mes réalités et mes conditionnements organiques. À ce niveau là, ‘ça’ ne cause pas, ‘ça’ vit sa vie, et ‘ça’ ne discute pas. Par exemple, je fais la grimace lorsque je goûte du vinaigre, j’en redemande s’il s’agit de chocolat. Chaque organisme humain différant de tous les autres et réagissant avec ses particularités, conditionnements, limitations et handicaps, ces modes de réaction sont différents pour chacun d’entre nous.

 

La perception correcte de ces réactions instinctives est de la plus haute importance dans la mesure où elles m’indiquent (en conscience, voir ci-après niveau 6) quel est l’état fonctionnel de mon organisme-comme-un-tout aux niveaux silencieux. Ce dernier réagit en effet à ce qui se passe de façon fonctionnelle, sans interprétation autre que les mécanismes de maintenance directe de ma survie.

 

2°) Niveau Enfantin :   (≈ caprice)

 

Il s’agit surtout de la réaction « J’aime-pas-ça », ou « J’aime-que-ça » comme le font les enfants avant même d’avoir goûté. Il s’agit pas du résultat d’une évaluation de conscience quelconque, mais d’une opposition de principe butée-bornée qui s’érige en législation cosmique (voir Loi Cosmic dans la liste des gardiens du langage courant, leçon N°5). Elle peut se traduire aussi par un choix unique, privilégié, exclusif de tout le reste (voir le Gardien Toutourien). Envisagée par rapport au ‘stade’ de développement d’un enfant qui développe « je » par opposition au « reste du monde », cette réaction est considérée par les psychologues occidentaux comme normale dès lors qu’elle ne dépasse pas les 7 ans symboliques de l’âge de raison.

 

3°) Niveau Infantile-égotique :   (≈ psychorigidité)


 

Encore admissible à l’adolescence, surtout en ce qui concerne le domaine gastronomique, cette façon d’affirmer son ‘existence’ voire sa ‘personnalité’ sur le mode du caprice se repère à l’expression (prononcée ou pas) « Moi-je-suis-quelqu’un-qui… » aime ça, et pas ça,  je tolère ci et pas ça,  je marche comme ci, et pas comme ça, etc. S’exprimant souvent dans les conversations de salon, ce comportement qui révèle une sclérose des catégories est présenté avec coquetterie ou maniérisme par celui/celle qui s’y trouve bloqué comme un genre de signe particulier, une originalité, voire un mode d’existence esthétique auquel il se raccroche comme s’il en était l’auteur-compositeur-interprète, et par conséquent, le propriétaire.

Au quotidien, je détecte ce piège à l’œuvre chaque fois que je me cramponne à « j’aime-pas-ça » (ou « je ne veux pas ») comme si ma sécurité, mon intégrité, ma personnalité, mon plaisir de vivre, en dépendaient. D’où la difficulté à l’abandonner. En réalité, je ne suis pas le propriétaire de ce maniérisme, mais c’est ce maniérisme qui me possède.

N.B. : Les religions lourdement ritualisées, les sectes et les mouvements racistes et intégristes constituent des environnements collectifs propices à l’épanouissement de cette configuration mentale et des personnes qui s’y identifient. Les dogmes, règles et autres systèmes directeurs, intégristes et interdicteurs remplacent les structures individuelles faibles ou inexistantes du « moi ». Ils demandent à être suivis de façon aveugle, prioritaire, sans discernement et surtout, à l’exclusion de tous les autres modes d’existence. (Gardien Toutourien) Si je me crois avoir été choisi par Dieu et me persuade de faire partie de son Peuple Élu, il est évident que 1°) je deviens quelqu’un au lieu de n’être personne, que 2°) ceux qui ne pensent pas comme moi ont tort et que 3°) les incroyants n’ont pas le droit à l’existence et méritent d’être éventuellement anéantis.

 

4°) Niveau de l’Auto-anesthésie :

 

Le terme ‘état’ de conscience convient à la statique de cette modalité de conscience. Elle est caractéristique d’une personne dont l’organisation mentale cherche par ce moyen à fuir tous ses ressentis. Il s’agit d’un cran de plus que le précédent. Même si cela semble aberrant, ou que rien ne semble justifier cette réaction, le simple fait de ressentir ce qui se passe sans filtrage mental est vécu par elle comme une agression potentiellement insupportable. Au départ, il s’agit de fuir la douleur par l’absence de ressenti. Plutôt que d’avoir à les supporter, il est préférable de couper ressentis, sensations et perceptions. Par la suite, ce comportement s’étend tout naturellement par contamination à la souffrance. Le problème ici tient à la confusion entre la douleur (organique) et la souffrance, (la douleur de la douleur) qui constitue une interprétation de second ordre de ce qui se passe.

 

Le plus souvent, il s’est produit dans l’existence de cette personne dans la petite enfance, une interprétation traumatique d’un événement extérieur ou intérieur quelconque. Viol, enfant battu, abandonné, terreur non identifiée etc. Peu importe ce qui s’est produit. Ce qui importe, c’est la façon dont l’organisation mentale a déclaré un jour insupportable cet événement ou cette situation, en ‘décidant’ qu’elle ne le vivrait plus jamais comme ça. Une  façon de mettre hors jeu par déni la douleur et la souffrance confondues. La prémisse à l’œuvre ressemble à une formulation du genre : « Le meilleur moyen de ne pas ressentir de souffrance, c’est de ne jamais plus rien sentir du tout. »

Dès lors, l’ensemble  de l’existence  devient sans saveur et la « coupure » sensorielle qui s’est mise en place par la suite et qui en résulte (état schizoïde) produit ses effets. Sentiments d’étrangeté, de ne pas appartenir au même monde, de ne pas pouvoir s’insérer dans la « vie normale », d’incapacité, de doute, de difficulté à décider, etc.

Il y a des conséquences pratiques importantes : l’auto-anesthésie produit déjà pour amortir les coups une sorte de matelas isolant et amortisseur entre la personne qui vit de cette façon et le ‘monde extérieur’. Le matelas en question se voit souvent par des kilos en trop, mais aussi par la maigreur contraire ! Cela dit, les émotions se formant ‘dedans’ et pas ‘dehors’, un second matelas inconscient se met souvent en place vis-à-vis du monde intérieur parce que les émotions perçues comme violentes et dévastatrices doivent être évitées. Puisque dès qu’il se passe quelque chose, l’émotion peut dévaster leurs fragiles certitudes d’existence, ces personnes se contentent d’une vie rétrécie, bougeant intérieurement le moins possible et espérant surtout qu’il ne se passe rien de spécial pour ne pas souffrir. Au quotidien, je détecte ce piège à l’œuvre chaque fois que je me retrouve à ne pas savoir, ne pas sentir, ne pas vouloir faire l’expérience de -(ce qui correspond à l’attitude inverse de vouloir absolument)- ou de ne pas pouvoir décider (faute de ressenti adapté).

 

5°) Niveau de l’Indifférence :  (≈ A quoi bon)

 

Cette configuration se traduit par une verbalisation du genre : « Je m’en fous. Ça m’est égal. De toutes façons, tout m’est égal. » Fuite et absence : les sensations, émotions et sentiments existent bien au niveau silencieux, mais ils ne sont pas ressentis ni validés par l’organisation mentale comme ayant une valeur quelconque. Elle se concentre dans les seuls domaines intellectuels ; à ces niveaux, tout est dans tout et réciproquement, le contraire servant à expliquer l’inverse, tous les paradoxes sont admissibles et peuvent être conciliés par définition. Pourquoi ferais-je confiance à mes sensations ? Après tout, ces émanations grossières d’un organisme fragile sont bien moins intéressantes que mon esprit vif, agile, brillant, immatériel qui ne me déçoit jamais parce que l’imagination intellectuelle est sans limites.  Il s’agit du rejet ‘absolu’ du système J’aime-ça-j’aime-pas-ça. Mais il n’est pas difficile de comprendre qu’il s’agit de la même structure mentale alimentée par une énergie opposée.

La formulation « À-quoi-bon » (nommé « acédie » en psychiatrie)  révèle le système dépressif caché derrière cette pseudo-inexistence. Cette dé-pression semble avoir pour fonction de protéger une organisation mentale (le « moi » chez les jungiens) insuffisamment développée puisqu’en auto-restriction permanente. Insécurisée par l’impossibilité de ressentir tranquillement ses fonctionnements instinctifs et corporels, elle fonctionne sur la peur, la terreur ou un système d’angoisse généralisé. L’image archétypique de la situation me semble être celle à la Méchante Reine de Blanche Neige qui interroge son miroir sans jamais se voir réellement dedans et qui lui demande chaque matin si elle est toujours la plus belle de tout le pays en craignant d’avoir une autre réponse que « oui ». Même quand le miroir la ‘rassure’, en réalité, son état mental d’angoisse n’a pas changé et s’auto-entretient.

 

6°) En conscience :

 

Différencié de chacun des précédents niveaux, celui-ci permet d’invalider les aspects toxiques et inadaptés des articulations mentales. Ici, je peux observer mes ressentis et interprétations à propos de ce qui se passe de façon à observer-comprendre comment, dans telle situation particulière, mon organisation mentale se configure d’une façon particulière et pas une autre. Cet ‘état de conscience’ particulier, (qui correspond à un bon niveau de calme mental et de conscience corporelle) me permet de repérer à quel niveau de conscience je suis en train de « vibrer » et de me comporter à mon insu. Ce travail d’investigation non impliqué et non-agissant me permet de :

 

-         1°) Cesser de croire que « je suis » cette articulation mentale à l’œuvre. Observer que je ne suis pas elle. Elle fonctionne toute seule et j’ai véritablement le choix de me laisser embarquer (ou non) dans ce qu’elle me conditionne à ressentir, penser, réaliser, souffrir, jouir, etc.

 

-          2°) Prendre le temps de labandonner en décidant de cesser de l’utiliser. Véritable décision de conscience, cette cessation d’activité ‘volontaire’ va provoquer un certain nombre de réactions de compensation. Lorsque l’énergie cesse de passer par les voies habituelles, elle en cherche d’autres, les plus faciles, les plus fragiles et les moins surveillées. C’est à ce moment là que des érythèmes, acnés, courbatures, insomnies angoisses et autres herpès sont capables de se réveiller brutalement. >Lâcher Prise.

 

-         3°) Eviter de la remplacer de façon inconsciente par quoi que ce soit. (voir point 4) Les réactions organiques sont parfois violentes pour avoir l’air crédibles. Rien n’empêche de leur donner seulement leur juste importance, à savoir un remodelage énergétique qui suit son cours. Observer ce qui se passe, le ressenti des frustrations, l’inconfort des habitudes troublées, etc.,  et sans peur, laisser se dérouler le processus et attendre que ça passe. >Laisser Décanter

 

-         4°) Chercher des solutions créatives à l’amélioration technique intérieure et extérieure des différents paramètres de la situation. Dans quelle activité nouvelle cette énergie disponible pourrait-elle s’investir au présent dans une configuration encore à inventer qui me corresponde, me plaise et me convienne dans un domaine que je n’ai pas exploité ni travaillé jusqu’à présent ? >Créativité.

 

L’aveuglement spécifique se trouvant pour l’apprenti(e) au départ à son niveau maximum, l’accompagnement du/de la guide est indispensable car la rectification du système invariant j’aime-j’aime-pas peut prendre plusieurs semaines ou plusieurs mois d’observation et d’entraînement pour réussir à ne plus l’utiliser.

7°) En équanimité :

 

À ce niveau, je peux exister en laissant advenir les événements extérieurs et les réactions automatiques se produire aux niveaux silencieux et intérieurs. Agréable ou pas, tout se produit : les sensations, les émotions, les sentiments et même les théories à propos et le bavardage mental s’il en existe. Ce qu’il reste à faire de pertinent dans le monde doit, bien sûr, être fait. En revanche, aucun de ces processus intérieurs (1 à 5) n’est validé au point que je doive y croire et m’agiter pour y donner suite. Je peux contempler mon activité d’être vivant telle qu’elle se produit. Inutile d’y ré-agir ni d’y ajouter « Ah, c’est comme ça, donc je veux », ou « donc je dois ».

Pour mémoire, il faut noter aussi que les différents niveaux ne s’excluent les uns les autres que du point de vue binaire (oubienoubien) de l’ego ; c’est là justement le fonctionnement ordinaire du principe du tiers exclus, évoqué au début de cet article. En esprit ordinaire, notre attention saute d’un niveau à l’autre et notre conscience ne parvient pas à ‘dominer le sujet, autrement dit, à pouvoir tenir compte des autres configurations mentales que celle qui a été activée et qui fonctionne pour l’instant. En esprit d’éveil, nous sommes conduits à percevoir tous ces niveaux simultanément en attention seconde (et en c.m. ‘poisson froid’, soit sans interprétation ni jugement de valeur) mais en évaluant simplement leur puissance de distorsion dans notre perception du moment présent. Cette perception de conscience, globale et néanmoins discriminante, dépiste et démine très efficacement les logiques égotiques de l’aveuglement spécifique. Elle fonctionne parfaitement en état de calme mental, l’un renvoyant à l’autre et réciproquement. A ce niveau, rien à interpréter, rien à ajouter. Ce qui advient se produit. Et comme dit Lao Tseu, « le Sage vit sans interprétation. »

 

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