Leçon n°38 – Impossible de méditer

Oh, j’aime bien ! Mais je n’arrive pas à tenir le rythme. Je suis speed, débordé. Je n’ai pas vraiment de place chez moi, et puis… ma femme ne comprendrait pas vraiment ce que je fais. Ça fait un peu bizarre de s’asseoir comme ça, pour rien faire. Ça paraît étrange, n’est-ce pas. Et puis ce n’est pas facile quand l’entourage n’est pas porteur. J’aimerais bien, mais avec tout le boulot que j’ai ! Je développe ma boite, moi ! Y’en a quand même quelques uns qui travaillent ! Je verrai ça quand j’aurais moins de rendez-vous…, un plus le temps…

Premier contact

La première fois que l’activité égotique entend parler de la configuration mentale méditation, celle-ci est d’abord perçue par lui comme détestable et à éviter absolument. L’EgoSystème se conduit comme s’il intuitait qu’il s’agit là d’une méthode dangereuse pour lui et susceptible à terme de lui faire perdre tout le pouvoir qu’il a sur ‘moi’, via mon ignorance et mon inconscience ordinaires. Eh bien c’est vrai ! Il a raison !

Cette importante méfiance du début a donc pour but d’éviter que ‘moi’ s’y mette. Moins vite j’en prendrai connaissance et conscience, plus longtemps l’Ego pourra continuer à manipuler mon existence avec toute la palette des souffrances ordinaires et extraordinaires en me faisant croire que c’est ainsi et que je n’y peux rien.

Par la suite, dans les premiers temps de pratique, tout se passe comme si l’EgoSystème tolérait mon attitude de conscience comme un ‘mal nécessaire’, une sorte de distraction spirituelle qui me passera d’autant plus facilement qu’il ne s’opposera pas directement à moi. Cela ne l’empêche pas de maintenir une attitude de doute active le plus longtemps et le plus souvent possible.

Mais une fois que j’ai intuité en conscience l’intérêt de la méditation au titre d’une ‘non-activité’ d’existence dont les logiques et finalités échappent à l’Ego et que j’en arrive à essayer d’organiser la régularité de la méditation pour qu’elle prenne forme d’entraînement, il va quand même essayer de torpiller mes efforts par tous les moyens, les plus discrets et les plus astucieux. (Voir Leçon 30 : les coups fourrés de l’Ego-Tyran)

Ensuite, se produisent des phases de l’entraînement au cours desquelles je vais pouvoir expérimenter quelques ‘réussites’ techniques, comme des périodes de calme mental parfait, la disparition des douleurs corporelles, quelques exaltations mystiques, des expériences sensorielles fascinantes, quelques sentiments de bonheur incroyable, une diminution générale du stress, de l’inquiétude, une amélioration de mes relations humaines ordinaires etc.,

Tours de vis

Ces quelques succès sont vécus par l’Ego comme une étape dangereuse qui réclame son intervention immédiate. Mais comme je suis dans une période plutôt faste; il va tenter de me persuader qu’il est en partie responsable du résultat. Il y a drôlement bien travaillé ! Même s’il n’a pas tout fait, en tout cas, il m’a aidé. Au pire, il me fait remarquer qu’il m’a foutu la paix, qu’il ne s’y est pas opposé, etc., Mais la récréation lui semble terminée. Ces accomplissements sont suffisants. J’en ai assez vu, maintenant je dois retourner dans le monde sérieux, ordinaire, à savoir dans les contextes du Stress Longue Durée pour tester comment je suis devenu meilleur, plus calme, plus performant, etc., En bref, retour direct en prison sans passer par la case départ ! Ne touchez pas FR 20 .000 !

L’urgence pour lui consiste à tenter de briser (chaque fois que et au plus tôt possible) ma détermination ainsi que mes efforts de régularité et de ritualisation qui sont sa principale hantise puisque le seul ‘but’ de l’entraînement est la pratique elle-même. Les résultats ne se voient qu’à la fin ; cela lui paraît vide de sens, perte de temps, absence de productivité et en tout cas, pas dans ses convictions rationnelles. Autant de raisons et de motifs d’abandonner au plus vite cette pratique orientale absurde même pas quantifiable qui ne sert à rien et dont le moins qu’on puisse dire est que ce n’est vraiment pas sérieux.

Somatisations

La lassitude ordinaire, ça, c’est vraiment du sérieux ! C’est ça, le vrai résultat du vrai travail ! Elle est causée exclusivement par les réunions de travail, les emplois du temps surchargés, les angoisses boursières existentielles, les conflits de personnel, les haines et animosités de la vie courante, les grognes familiales et les difficultés conjugales qui ne disent pas leur nom. Voilà de la réalité vraie qui vaut la peine qu’on s’en occupe, qu’on l’épluche comme un oignon (pleurs inclus) qu’on se noie dedans comme dans un bain puant, qu’on en fasse un ulcère ou mieux, un infarctus ! Ces maladies respectables prouveront ô combien à quel point j’étais un grand travailleur, à quel point je me suis fait du souci et à combien j’ai été consciencieux.

L’Idéal, toutes catégories confondues, reste quand même un cancer ou à défaut, un accident vasculaire cérébral qui prouveront de façon définitive au monde entier que j’ai fait tout ce que j’ai pu, mais que les événements contraires ont été plus forts que moi ! Dans le temps, on mourait au champ d’honneur, les pieds dans la boue et à coup de grandes misères externes. Maintenant, on meurt au boulot d’une overdose bureaucratique, sociale et informatique ! Quel confort, quel progrès !

Ultime stratégie

Si jamais je parviens à maintenir quand même ma régularité de mon rendez-vous méditation, il ira un jour jusqu’à m’annoncer que « C’est bon maintenant. Tu en sais assez, tu as fait le tour de la question et tes outils de Travail Intérieur sont bien suffisants pour ce que tu as à faire ensuite. » Ce discours subtil est destiné à me convaincre que je peux arrêter la méditation. Mais c’est ‘moi’ (traduire Ego-moi) qui décidera, bien sûr. Quand je le jugerai bon. Cette décision de conscience parfaite sera le signe ultime de reconnaissance de ma valeur personnelle enfin aboutie, enfin en plein épanouissement et de mon accomplissement spirituel définitif. Tout a été vu. Tout a été compris. Pour toujours.

De façon obscure, ce discours implique d’abord que la méditation était un outil provisoire qui peut être abandonné dès qu’on a atteint le ‘but’. Mais surtout, il sert à m’empêcher de me rappeler que le travail de méditation consiste à apprendre à arrêter les processus de souffrance automatiques qui se produisent dès que je quitte la configuration mentale Esprit d’Éveil avec laquelle j’apprends à démarrer la méditation et que je me retrouve à fonctionner en Esprit Ordinaire, sans en avoir eu conscience et sans avoir vu le point de bascule se produire.

A ce stade, l’Ego a déployé ses principales stratégies de dénigrement, de sabotage et d’obstruction à la pratique de la méditation et il va me les resservir, au long des mois et des années, avec une belle régularité, dans l’ordre et dans le désordre, plus ou moins déguisées, mais avec une insistance sans faille qui utilisera tous mes coups de fatigue et de découragement, mes baisses de vigilance, mes indécisions, ainsi que tous les contextes externes appropriés (augmentation de la charge de travail, rendez-vous incontournables, coups de déprime passagers, malaises, maladies, coups durs d’existence, situations de crise extérieure ou intérieure, etc., )

Constats ordinaires

Nous avons toutes et tous à des degrés divers bien des difficultés à :

1°) commencer à méditer, puis continuer à le faire de façon régulière,

2°) trouver un rythme constant compatible avec nos activités et environnements externes,

3°) le maintenir contre vents et marées internes et externes, (c’est pourtant l’essentiel !)

4°) intégrer que son exercice régulier relève de l’hygiène mentale pure et simple au même titre que le fait de prendre une douche, de se laver les dents, de surveiller son alimentation et d’effectuer un minimum de gymnastique journalière.

5°) comprendre/admettre qu’il n’existe aucune justification rationnelle à la méditation.

Les justifications rationnelles sont le domaine de l’Ego dans son exercice de l’intelligence intellectuelle, la ‘fonction pensée’ au sens où Jung emploie ce terme. En méditation, la première fonction mentale dont nous cherchons à quitter la puissance et la séduction est justement celle-ci ! Car dans cette non-activité, l’Ego-Tyran a comme partenaire de jeu ma conscience en apprentissage. Je peux même percevoir l’entraînement comme une sorte de jeu d’échec permanent dans lequel l’Ego-tyran joue en maître et gagne très souvent.

Dans ce contexte difficile, le concept Zen de ‘Sans but ni Esprit de Profit’ constitue une ligne de conduite de conscience toujours efficace. (Voir Leçon 32 : Sans but). N’ayant aucun moyen de s’en saisir de façon rationnelle, l’Ego considère cette attitude mentale comme le summum de l’imbécillité et de l’absurdité : intellectuellement incompréhensible pour lui, il la méprise et donc, ne s’en méfie pas. C’est donc la représentation la plus efficace qui permet de faire sauter les torpilles de l’Ego avant qu’elles n’atteignent leur objectif : décourager ‘moi’ de continuer et persuader ‘moi’ que la vie de souffrance normale est la seule voie raisonnable dont je dispose.

Le sens caché du rituel

En banalisateur professionnel d’existence, l’Ego n’apprécie que les rituels et les addictions qu’il programme lui-même, à mon détriment de conscience. Par exemple le rituel (presque toujours inconscient) de trouver que les semaines se succèdent, que c’est toujours la même chose et qu’il est vital de trouver des distractions pour compenser l’ennui de cette existence qui se répète sans fin. - Comment ça va ? – Tu sais bien…, comme un lundi ! - et avec Monique, ça va toujours ? – Oh oui, tranquille. Tu sais comment c’est, hein, toujours la même femme dans son lit, on finit par se lasser… Sinon, ça va. Sous entendu, - Ce serait génial si ça marchait autrement, si ‘on’ ou ‘elle’ était plus jeune, si elle était plus sympa, si c’était une autre, si j’avais plus d’argent, si je faisais ce que j’aime vraiment, etc..)

A cette puissante capacité d’illusion qui empêche avec efficacité toute rencontre de la conscience et du moment présent, la méditation oppose une méthode intelligente, (la configuration mentale Esprit d’Éveil) et deux stratégies subtiles (La régularité de la pratique et l’absence de but).

En pratique

Chaque matin, je peux démarrer ma journée en configuration mentale Esprit Ordinaire automatique ou bien en C.M. d’Esprit d’Eveil conscient. C’est véritable un choix de conscience qui produit des effets (karma) prédictibles dans un cas comme dans l’autre.

C’est pourquoi la meilleure façon de piéger l’Ego chaque matin consiste à relire le texte de la C.M. Méditation (idem Configurer l’Esprit d’Eveil) et à décider de l’appliquer, ne serait-ce que le temps de la lire à voix basse (ou haute si possible).

Sachant que « Je choisis de croire que ce qui m’arrive est réel », (Voir Leçon 24 : processus d’Intériorisation) j’ai intérêt à choisir la version d'existence ‘sans souffrance’, de m’entraîner à la mettre ainsi en pratique et d’être attentif au long de la journée aux différentes façons dont mon activité égotique va chercher par tous les moyens à me faire quitter ce registre.

Quant à ma vigilance, peut-être puis-je avec profit l’employer à dépister (au fur et à mesure qu’elles se produisent dans ma vie ordinaire) toutes les réactions d’inconfort, de contrariété, d’énervement, d’effondrement, de peine, de tristesse et de désarroi etc., (voir la liste des 52 émotions perturbatrices issues des poisons et des passions en leçon 33). En effet, une fois dépistées, il me reste à les reconnaître/identifier comme des expressions de processus de souffrance dont le créateur n’est pas ‘moi’ ici-maintenant, vu que je suis plutôt occupé à rechercher mon confort, mon plaisir et si possible ma jouissance.

Chaque fois que j’identifie clairement ces souffrances, (petites ou grandes, cela importe peu), je restaure ma capacité à me dé-identifier des conditionnements, automatismes et autres invariants de structure » avec lesquels mon EgoSystème pourrit ma vie de façon si raffinée !

Oui mais…

C’est bien gentil tes petits conseils, mais je n’ai pas que cela à faire !

Au cas où vous n’auriez pas pigé de quoi il est question, je vous invite à reprendre cette leçon depuis le début. Au cas où vous auriez pigé, vous avez identifié une phrase clé de l’EgoSystème qui nous ressert de façon opiniâtre et inlassable l’un de ses arguments favoris sur la base de l’une de ses absences de compréhension favorites.

L’idée implicite contenue dans cette phrase tend en effet à me faire croire que « Je ne vais jamais avoir le temps (ou l’énergie) de tout faire ! » Cette phrase est révélatrice que le fondement même du travail de méditation n’a pas encore été compris. Comme si le travail intérieur et le travail extérieur se situaient sur le même niveau  de conscience ! (Voir leçon 27 : Esprit Ordinaire/Esprit d’Eveil)

L’Ego n’a aucun problème lorsqu’il s’agit pour lui de programmer deux, voire trois ou quatre activités ensemble, par exemple : mon travail extérieur + le bavardage mental + les angoisses ordinaires + tous les comportements ordinaires de séduction et manipulation qui servent à réaliser ses objectifs + conduire ma/sa voiture.

Mais il démarre une peur panique à la seule idée que je pourrais me mettre à réaliser toutes les activités ordinaires de ma vie (qu’il considère comme ses gibiers dans son terrain de chasse gardée), ou même simplement mon travail extérieur ordinaire en état modifié d’Eveil de conscience, alors même que ce réglage mental produit des économies d’énergie et du reste considérables !

« Enfoiré ! » dirait Coluche…

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