Leçon n°36 – Pratique de l’Impasse

30 septembre 2010

Un homme un peu fou, mais, à y bien réfléchir, pas plus fou que la plupart des gens, rechercha passionnément un sage pour mettre fin à ses souffrances. Lorsqu’il l’eût trouvé, il lui dit :

- Maître, ma vie est un enfer, je doute de tout !

- J’en doute, répondit le Sage.

- Comment pouvez-vous douter de ma parole ? dit l’homme.

- Ce n’est pas ta parole que je mets en doute. Tu me dis que ta vie est un enfer, et je te crois. Tu me dis que tu doutes, et je te crois. Tu me dis que tu doutes de tout, et je ne te crois pas.

- Pourquoi donc ? demanda l’autre, étonné.

- Si tu doutais de tout, tu douterais aussi du fait que ta vie est un enfer, et tu douterais de ton doute lui-même ! Comment peux-tu reconnaître un doute avec certitude1 ?

- Je n’ai pas de certitude, je n’ai que des doutes, insista l’homme, et c’est cela qui cause mon malheur.

- Tu es certain de n’avoir que des doutes, tu es certain que cela cause ton malheur, tu es certain de vivre un enfer, et tu es même certain de ne pas avoir de certitude. Ce ne sont pas tes doutes qui t’empoisonnent la vie. Ce sont tes certitudes ! Il me reste une question à te poser : pourquoi ne doutes-tu pas que je puisse faire quelque chose pour toi ?


Reconnaître l’Impasse

Avant de ressentir suffisamment la faim ou la soif, personne ne cherche à manger ou à boire. À quelques rares exceptions près (à savoir les gens qui savent ‘quoi faire de leur vie’ très tôt) personne n’envisage sérieusement de ‘se remettre en question’ ou d’essayer de ‘trouver un sens à sa vie’ avant d’y être contraint par les ennuis de l’existence. Le niveau correct de contrainte est atteint lorsque le sentiment de souffrance devient difficile à supporter et que le niveau de désorganisation fonctionnelle associé au ressenti d’être ‘perdu’ devient impossible à nier.

C’est à ce moment que s’installe le ‘doute’ dont je viens de parler, aussi épouvantable qu’insaisissable. Il s’agit d’un sentiment, souvent très vague, que « quelque chose s’est mal passé », associé à une intuition encore plus vague mais brutale que « il va peut-être falloir tout changer », et la sensation d’un grand vide intérieur, du genre vertige, associé à une question brutale : « Mais comment vais-je faire ? ».

Formulé de la sorte, ce syndrome2 d’angoisse à ramifications multiples s’élève dans la conscience et retourne le plus vite possible dans la ‘marmite’ inconsciente parce qu’il n’y a aucune solution perceptible. En revanche, la souffrance, elle, reste active et il nous appartient de la ressentir, de l’éprouver et de la reconnaître comme telle en conscience car cette reconnaissance formelle fonde la possibilité de sa cessation.

Le processus d’aveuglement ordinaire étant lié à la frénésie paranoïaque du processus Ego-Tyran, la personne qui ressent cette phase de doute a intérêt à ‘ralentir le rythme’, voire même à s’arrêter et à essayer d’observer ce qui se passe. C’est ce qui est arrivé à Dante, le vendredi 8 avril 1300 à Florence, lorsqu’il commence à écrire la Divine Comédie :

Sur le milieu du Chemin de la Vie,

Je me trouvai dans une Forêt Sombre

Car j’avais perdu la Voie Droite.

Ah ! Comment dire à quel point elle était dure,

Âpre, infranchissable, cette forêt sauvage

Dont le seul souvenir éveille ma terreur.

Je ne puis dire, au vrai, comment j’y suis entré,

Tant j’étais plein  de sommeil et d’aveuglement

Au moment de quitter la Véridique Voie.

Ne perdons pas de vue que le langage-poésie aussi codé que sentimental de cette Divine Comédie a été le modèle d’inspiration du romantisme sauvage de Hugo, Lamartine, Musset et de tous ceux qui les ont suivis3. Ce que nous appelons ici « Impasse » désigne une situation existentielle qui se caractérise par plusieurs perceptions associées :

a)    une sensation qui peut aller de l’inconfort à la douleur (psychique, de second ordre) sans savoir quoi faire pour mettre un terme à ces désagréments,

b)    une association diffuse et complexe de sentiments du type : apitoiement (pourquoi ça m’arrive à moi qui suis si gentil(le)), lassitude (voilà le résultat, après toutes ces années), déception, (j’en attendais tellement), frustration (mais j’ai pourtant fait de mon mieux), colère (tous les salauds qui se sont mal conduits envers moi), haine (je les aurai tous, je leur montrerai, un jour, que j’ai raison- très masculin, ça -), impuissance (j’ai fait tout ce que je pouvais, et je ne sais plus quoi faire), indignité (ce n’est pas étonnant, je suis tellement nul(le)), culpabilité (c’est de ma faute, je sais bien ce que j’ai à me reprocher), découragement (de toute façon, je n’y arriverai jamais), effondrement dépressif (à quoi bon lutter), renoncement (c’est comme ça, on n’y peut rien) etc. 

c)     l’impression/sensation de me trouver ‘bloqué(e) sur place’, ‘coincé(e) de partout’, d’être ‘hors jeu’, et d’avoir quitté l’énergie de la situation,

d)    le constat d’impossibilité de poursuivre mon existence sur les principes et dans les contextes qui semblaient fonctionner jusque là,

e)     la vague idée d’avoir peut-être fait (un jour …) un ‘mauvais choix’, une erreur d’orientation, de jugement, de décision etc., qui a produit un enchaînement logique et incontournable d’événements dont le nombre et le ‘poids’ augmente à chaque mois qui passe,

f)      une désorientation fondée sur la certitude que je ne sais pas plus comment faire pour me ‘sortir4’ de là, que je ne suis pas capable de savoir comment j’y suis ‘entré(e)’, comme disait Dante,

g)     l’intuition qu’il vaudrait mieux arrêter tout de suite même si, aujourd’hui, je ne vois même pas comment faire, parce que le résultat ne sera de toute façon pas bon ; au moins cela paraît certain…

h)    etc.

Les Moyens Habiles qui permettent de retrouver l’énergie de la situation et de redonner un sens à l’existence constituent un savoir faire technique du Travail Intérieur. Rien de magique là-dedans. Cela oblige néanmoins à changer les façons de penser/parler liées aux certitudes cachées et pétrificatrices d’existence de l’Homme qui Doute, figure cachée5 par excellence ; c’est le ‘prix à payer’ pour quitter la souffrance.

En terme de méthodologie d’ingénieur, de stratégie d’économies d’énergies et de ‘développement durable’, voyons quelle est la logique du T.I. qui permet non pas de ‘sortir de l’impasse’, [il n’existe pas ici-maintenant d’événement ‘matériel’ duquel il soit possible de sortir] mais de transformer la situation-sentiment d’impasse en outil de restauration spirituelle et de création de Sens.


1.    Admettre le désarroi et l’aveuglement passé :

L’étymologie du terme « Dés-arroi » est le terme arroi, un mot du Moyen Âge qui désignait le fait d’atteler des chevaux en équipe, autrement dit, ensemble. Il y avait ainsi suffisamment de force pour tirer un équipage, c’est-à-dire un carrosse, charriot, etc., Lorsque mes « chevaux intérieurs » (c.à.d. mes capacités mentales), ne sont pas attelés correctement (c.à.d. ma représentation de leur fonctionnement n’est pas clairement verbalisée), il en résulte inefficacité, désordre, trouble et confusion. « Ça ne marche plus.» À la suite, l’Ego-Tyran s’affole et déploie toute la magie ordinaire des émotions, sentiments et douleurs de second ordre qui caractérisent la souffrance. Avant tout le reste, je dois observer que « c’est justement  cette structure mentale qui m’a amené(e) tout(e)  seul(e) à mon malaise (mal-aise) actuel ! Identifier cette situation comme telle, en admettre sa réalité, ses contextes et ses conséquences est la base de toute évolution sérieuse de la situation.


2.    Demander conseil, chercher un guide :

Pourquoi ai-je besoin d’un(e)guide ? Pourquoi ne puis-je pas faire ce travail seul(e) ? Parce que « Je ne peux pas regarder la poutre qui est dans mes yeux », que « Les cordonniers sont les plus mal chaussés. », et que « Celui qui gravit la Montagne ne peut pas la voir. ». Cette articulation mentale6 qui fonctionne comme l’illusion la plus puissante déployée par le processus-Ego-Tyran8 est appelée « Aveuglement Spécifique »7. Elle fonctionne comme un véritable handicap très toxique et très inconscient, producteur constant d’ignorance, d’erreurs et de certitudes fausses. » Dante l’exprime fort bien :

Je ne puis dire, au vrai, comment j’y suis entré,

Tant j’étais plein de sommeil et d’aveuglement …


3.    ‘Arrêter les frais’, ‘casser’ la logique d’impuissance :

Il y a une véritable intelligence de la situation à cesser d’agir de façon aveugle, ignorante, bornée et stupide8. « Même si je ne sais pas quoi faire pour ‘arranger’ un peu ce qui se passe, ce qui urge vraiment c’est d’arrêter les frais. Cesser tout simplement d’agir comme je le faisais précédemment. Arrêter. Stop ! » Une analyse plus fine montre qu’il s’agit ‘d’arrêter’ d’abord un comportement volontariste qui signe la présence incarnée, active et bien cachée du Principe Egotique9. Dès lors que quelqu’un cesse de rajouter au gâchis et d’alimenter le désordre et l’absurdité aux niveaux extérieurs visibles, il est en mesure de retrouver les conditions correctes de la prise de conscience.10

Il faut aussi comprendre que l’Activisme Égotique sert à masquer la réalité de mon impuissance à jouer juste, mon absence de calme mental11 et plus généralement, tout ce qui ne fonctionne pas bien et qui génère mes sentiments de souffrance et les angoisses qui l’accompagnent de façon continue. Inutile de discuter avec l’Égo. Dès sa présence reconnue, il faut invalider le processus en cours dans toutes ses dimensions et penser à demander de l’aide et du conseil.


4.    Trouver un(e) guide :

Par analogie, il paraît judicieux d’appliquer au choix d’une(e) guide les mêmes critères d’intelligence, de bon sens et de discernement que pour choisir un appartement. Il faut qu’il/elle soit compétent(e) [étym : pouvoir faire avec]. Comment vérifier cela ? En observant si la personne qui se présente comme guide sait par expérience de quoi elle parle, si ce qu’elle donne à voir de sa façon de vivre me plaît, si je trouve raisonnable de lui faire confiance, si je l’estime capable d’être de bon conseil, ce qu’elle exprime de son travail spirituel, la cohérence de son discours, son absence de pensée et réaction sectaire, etc. Et comme nous sommes deux individus vivants, il va falloir faire connaissance en percevant aussi et surtout la qualité du plaisir de la rencontre, le bonheur d’être en paix ensemble, la compatibilité des échanges, de façon à vérifier/valider aussi que cette rencontre a du [bon] sens.

 

5.    Prendre le temps d’observer/vérifier/définir etc. :

En compagnie et pilotage de mon/ma guide, je vais devoir prendre le temps d’observer/décrire correctement ce qui se passe pour moi. Il y a lieu d’abord de  confirmer que je peux légitimement appeler « impasse » la situation que je suis en train de vivre en utilisant l’étymologie : im-passe ; cela signifie Im-possible de passer. C’est ce qui ne peut pas être fait parce que la nature même de la situation l’interdit. Au sens figuré et poétique, je me trouve peut-être devant une route qui s’interrompt au bord d’une falaise, il va falloir que je fasse demi-tour. Où devant un mur.  Là aussi, demi-tour obligatoire. En langage plus technique et opératoire, face à ce que j’analyse d’abord et avant tout comme un échec, il va me falloir changer d’orientation, de méthodes, de moyens, de sens, de comportement, d’intelligence, etc.


6.    Retourner l’attention vers l’intérieur :

L’Art du T.I. consiste à transmuter en conscience l’énergie disponible des situations bloquées en dynamique d’évolution interne. Si une situation externe semble sans issue, toute solution de contrainte ou de violence augmentera son potentiel explosif. Une situation externe bloquée peut être considérée comme l’indice objectif que les configurations mentales (internes) qui ont été utilisées ont-elles-mêmes produit le blocage qui paralyse tout. Passer à l’intérieur, càd observer pour les comprendre les configurations mentales qui ont conduit à l’impasse actuelle, va donner à l’ensemble de la situation la profondeur humaine et donc, le sens qui lui manque.


7.    Constater, admettre et lâcher prise :

Comment le fait de ‘me’ trouver ‘au fond d’une impasse’ peut-il être retourné en ‘avantage technique’ ? En reconnaissant sa valeur d’évidence. Je définis (étym) l’évidence comme « ce qu’il y a sous mon nez et que je ne peux pas éviter de voir, et dont je ne peux pas non plus nier l’existence. » Lorsque « je me rends à l’évidence », cela signifie que je cesse de prétendre, je cesse de m’illusionner, je cesse de nier ce que je refusais de voir, je cesse de me raconter des histoires, je cesse de croire à ce que je croyais et qui m’a amené dans cette situation précise de ne pas pouvoir faire-avancer-continuer-poursuivre, etc. « Cesser de » est par excellence une  expression/définition de lâcher prise.


8.    Critiquer et passer en conscience :

Du point de vue épistémologique, « je me vois contraint de lâcher tout mon système de représentation qui fonctionnait précédemment. » Du point de vue de la conscience corporelle, la difficulté est considérable ; cela peut donner l’impression que je jette à la mer les biens les plus précieux, tout ce qui me constituait et qui me faisait vivre jusqu’à présent !

 Par ailleurs, je ne peux le faire qu’en reconnaissant que « je ne peux plus accorder ni ma foi [étym. : confiance] ni un crédit [étym. : croyance] quelconque aux croyances et aux ‘certitudes’12 qui m’ont amené à ce moment d’existence plutôt inconfortable et/ou désagréable. » L’impasse agit comme un impitoyable professeur d’humilité exigeant un examen de conscience approfondi. Le fait que je me trouve dans cette impasse signifie en effet qu’il s’est produit un moment d’existence pendant lequel je me suis trouvé en état d’aveuglement spécifique complet. Je n’ai rien vu, et même maintenant que je me trouve le dos au mur, (ou le nez dans le vide), je suis absolument incapable de comprendre avec certitude comment j’ai pu ‘me tromper de route’.


9.    Faire l’inventaire du gâchis :

La nécessité factuelle de devoir ‘faire demi-tour’ (ou de changer d’orientation, etc.) a plusieurs niveaux de coût ; usure de la voiture, consommation d’essence, double trajet, temps perdu, énervement et fatigue du conducteur, des passagers, de ceux qui attendent et qui s’inquiètent, etc. Pendant ce temps, -que l’Ego-Tyran activiste présente comme ‘perdu’-, un certain nombre de configurations objectives se sont produites, ont peut-être disparu et ne se représenteront plus. Etc. Cet inventaire, écrit si possible, chiffré si nécessaire, constitue un élément clé de la pratique en ce qu’il permet de produire une représentation plus fiable pour la suite des événements.


10. Prendre la mesure exacte du non-sens :

« Faire et défaire, c’est toujours travailler ». Certes, mais le travail défini comme « effort destiné à produire des transformations » a lui aussi un coût parce qu’il est producteur de valeur ajoutée. Lorsque je travaille, je suis payé parce que je produis des efforts. Ce qui donne de la valeur (et par conséquent du sens) à cette situation est le ‘plaisir’ que j’y trouve et/ou que j’y mets. Sachant que ce plaisir constitue l’indicateur N°1 du sens de mon existence, son absence se manifeste dès qu’apparaissent le désintérêt, le déplaisir, le sentiment de contrainte et tous les ressentis de souffrance … accompagnés souvent du gâchis et de la perte (financiers ou non) et qui peuvent/doivent par conséquent être considérés comme des indices-résultats de non-sens. La question est donc : « Quelles sont les « valeurs » que j’ai utilisées comme références et qui m’ont amené en pleine inconscience à cette situation d’impasse personnelle d’aujourd’hui ? »


11. Trouver les paramètres du sens de l’impasse :

Notre système de pensée occidental, intellectuel, saturé de philosophie aristotélico-judéo-chrétienne et de ses opposés structurels13 existentialistes et matérialistes, a le plus grand mal à penser la Question du Sens de l’existence. En effet, il identifie inconsciemment la valeur de ce concept de spiritualité à celle d’un panneau de signalisation routière. Tout se passe comme si le problème consistait seulement à trouver le panneau indiquant la direction à prendre et à le suivre, parce que l’idée fixe employée ici est que « Je vais quelque part et que je dois y arriver » Très souvent à tout prix, par conséquent, toujours trop cher.

Par ailleurs, les ‘panneaux indicateurs’ se trouvant, aux dires de l’Ego-Tyran, nécessairement « dehors » et compte tenu du défaut quasi systématique d’intériorisation14 dans lequel nous avons tous été élevés, il ne nous vient pas à l’idée que c’est dans la perception correcte de la Conscience Corporelle que lesdites indications de sens doivent être recherchées. Et dans la mesure où il ne nous vient jamais à l’idée non plus de remettre en cause ces prémisses12, si un mauvais plaisant a tourné le panneau dans le mauvais sens ou si je tombe sur un escroc, le résultat désastreux ne se fera pas attendre. Des structures mentales collectives d’une immense puissance qui m’ont conditionné(e) et aveuglé(e) jusqu’à présent sont toujours à l’œuvre et sont une cause directe de mon impasse actuelle. Comment les reconnaître ?


12. Apprendre l’intelligence, renoncer à ‘vouloir’ :

À l’opposé de notre structure occidentale fascinée par le matérialisme et l’extériorité, les psychologies et techniques bouddhistes proposent les stratégies subtiles du non-agir, qui se résument dans l’aphorisme « Sans but ni esprit de profit ». Sans but signifie, sans vouloir atteindre un but à tout prix. Sans esprit de profit signifie, sans vouloir exploiter la situation pour en tirer de l’argent, de l’honneur, du pouvoir, etc. Dans les deux cas, le maître mot est : vouloir. Fonctionnelles, les stratégies orientales du non-agir mettent l’accent sur l’observation et la vérification des conditions matérielles et spirituelles dans lesquelles l’existence se passe. Il s’agit de contrôler et de valider la correction des postures, des moyens, des méthodes et des orientations avec lesquelles je peux atteindre un but sans jamais forcer qui que ce soit à faire, ou quoi que ce soit à se produire. L’enjeu de cette intelligence est une adaptation optimale à moindre coût humain et matériel. Compte tenu de la puissance des stratégies de l’Ego et de l’Aveuglement Spécifique qui est son ‘arme’ fondamentale, cet apprentissage ne peut être réalisé seul. Voir le guide.


13. Utiliser les moyens habiles « à l’intérieur » :

Voici par exemple comment il est possible d’utiliser la grille d’analyse bouddhiste des 9 grandes émotions perturbatrices, pour mettre en lumière différents niveaux de la confusion mentale à l’œuvre dans le processus d’impasse :

1°) les Trois Poisons :

Stupidité … de n’avoir même pas pensé à regarder une carte suffisamment à jour et adaptée ?

Désir … d’arriver au but à tout prix le plus vite possible, sans assez réfléchir ni assez préparer ?

En Colère contre l’univers entier … « Me faire ça à moi ! Je vais leur montrer ce que je vaux vraiment, à tous ! »


2°) Les Six Passions ‘racines’ :     

L’Ignorance … de mes limites. « Je n’ai vu ni le début de l’impasse, ni d’autre route possible »,

L’Attachement …, à tout ce qui semble constituer ma sécurité d’existence aux plans émotionnels, affectifs, sentimentaux, matériels, idéologiques, religieux, etc.

L’Aversion … pour tout ce que « je n’aime pas »15 et « tous ceux qui prétendent mieux voir que moi quand je me plante »,

L’Orgueil-Arrogance … « Moi-je-sais » qui me rend sourd à tous les conseils amicaux et déclenche mon refus,

Le Doute … « Si mes cartes ne correspondent pas aux territoires, à qui/quoi puis-je faire confiance ? »

L’Opinion erronée, à savoir toutes mes opinions, croyances, théories et suppositions non vérifiées, à mes savoirs, mes certitudes, mes habitudes, mes conditionnements, etc.


14. Recadrer sur l’ordre et le sens du Travail Intérieur :

Chaque fois que je cesse en conscience d’utiliser de façon aveugle les façons de parler-penser standardisées, toxiques et génératrices d’erreur et de confusion, je peux repérer les situations à haut risque d’impasse et d’échec avant d’y être piégé. Ce Processus de Conscience d’Abstraire sert entre autres à dépister tout ce qui ressemble à une recette  figée et donc, inadaptée aux conditions d’existence Ici-Maintenant.

Chaque fois que je cesse en conscience de vivre, de me conduire de me comporter suivant des stéréotypes et conditionnements d’origine collective, et de m’y identifier de façon aveugle, je me rapproche de ma ‘vérité’ et de ma ‘réalisation’. Cela s’appelle : Processus d’Individuation.

Chaque fois que je repère dans mon existence un « je veux » (ou je ne veux pas) quelconque, que j’y renonce en conscience et que je reviens à la simple observation des faits, je quitte les processus inconscients d’illusion et d’aveuglement pour revenir au présent. Cela s’appelle : Non-Agir en Présence.


15. Reconnaître et Accepter la Complexité :

L’un des discours pièges et habituels de l’Ego-Tyran consiste à tenter de me persuader que la vie est fondamentalement simple16 et que « tout n’est pas aussi compliqué que cela ». Notamment, que l’entraînement ne sert pas à grand-chose, que l’intériorisation, c’est bon pour les mystiques, mais pas pour les gens normaux comme nous. Quant à cette histoire de révision linguistique, c’est un nouveau jargon pour les intellos, un petit amusement de plus pour les agités du bocal, philosophes, analystes, linguistes et autres allumés qui ne savent pas quoi faire pour se rendre intéressants, etc.

En ‘réalité’ – depuis Albert Einstein – les physiciens et bon nombre de scientifiques ont vraiment commencé à penser l’Univers Extérieur autrement, sur la base de méthodologies résolument Non-Aristotéliciennes (et peut-être bientôt non-einsteiniennes) qui fonctionnent en termes de processus-énergie-mouvement-matière-espace-temps. Eh bien, cette méthodologie est aussi applicable à l’étude des complexités de l’Univers Intérieur et au dépistage des simplifications inquisitoriales et pétrificatrices des activités mentales égotiques. Ça représente un ‘saut quantique’ dans le travail de l’Intelligence17 et de la Conscience18 suffisamment puissant pour redonner du Sens à n’importe quelle existence.


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 1 Raymond Devos : « Un ange passe ».

 2 Syndrome : ensemble d’événements-symptômes associés qui fonctionnent ensemble dans l’organisation mentale.

 3 Voir Mode d’emploi N° 4 : invalider la Souffrance et leçon 10, Syndrome de la Crotte de chien.

 4 Voir Leçon 16 : ‘Sortir’ d’un état dépressif.

 5 Figure cachée : une figure archétypique dont la structure de fonctionnement standard est repérable dans l’organisation mentale avec l’apprentissage et l’entrainement approprié. Voir leçon 8 : Dire n’est pas faire.

 6 Voir Leçon 2 : Vocabulaire du Travail Intérieur.

 7 Voir Mode d’emploi N°1 : Aveuglement Spécifique.

 8 C’est l’attitude qui signale l’existence du Poison de l’Ignorance en Système Bouddhiste (voir détail en fin d’article).

 9 Voir Leçon 12 : Je, Moi, Ego, et Leçon 30, Coups fourrés de l’Ego.

 10 Voir Mode d’emploi N° 3 : Prendre conscience.

 11 Voir Leçon 03 : Ce qu’il faut savoir à propos du Calme Mental.

 12 En Sémantique Générale, le combiné de croyance et de certitude est appelé prémisse. Chaque prémisse se trouve à la source d’une grande quantité de conditionnements. Tant qu’elles sont inconscientes, il n’est pas possible d’en changer et la ‘pétrification mentale’ qui en résulte (vocabulaire de Chöghiam Trungpa) est appelé (en SG) la ‘sclérose des catégories’. Elle constitue l’un des modes d’existence et d’expression du Processus-Ego.

 13 En apparence opposés, mais énergétiquement de même nature.

 14 Voir Leçon 24 : Processus d’Intériorisation.

 15 Voir Leçon 19 : J’aimeça J’aimepasça.

 16 Voir Leçon 18 : Long Fleuve Tranquille.

 17 Voir Leçon 21 : Qu’est-ce que l’Intelligence.

 18 Voir Leçon 15 : 9 Consciences.

Leçon n°35 – La Structure OubienOubien

29 septembre 2010

En 1947, Korzybski écrit1:

« Analysant les codifications aristotéliciennes, j’ai dû faire face à des orientations bi-valentes de type ‘ou bien – ou bien’. J’admets avoir été stupéfait pendant de nombreuses années de constater que pratiquement tous les humains exercent un genre d’évaluation de type ‘ou bien – ou bien’.

Je fis ensuite la ‘découverte’ évidente que notre relation avec le monde externe et interne à notre corps s’avère grosso modo souvent bi-valente. Nous avons le jour ou la nuit, l’eau ou la terre, etc. Dans le monde vivant, nous avons la vie ou la mort, notre cœur bat ou ne bat pas, nous respirons ou nous étouffons, nous avons chaud ou froid, etc. On observe de semblables relations à des niveaux plus élevés. Nous avons ainsi l’induction ou la déduction, le matérialisme ou l’idéalisme, le capitalisme ou le communisme, les Démocrates ou les Républicains, etc. Et ainsi de suite, indéfiniment, à tous les niveaux.

Dans l’existence, de nombreuses questions ne sont pas aussi tranchées ; par conséquent, un système qui postule l’acuité générale du ‘ou bien – ou bien’, et par là-même objectifie2 les ‘catégories’, est trop limité ; il faut le réviser et l’assouplir en lui incorporant la notion de ‘degré’. Ceci nécessite une ‘façon de penser’ physico-mathématique qu’offre justement un système non-aristotélicien. »


L’expression « langage symptôme » fait référence à une attitude de conscience systématique, utilisant les prémisses de la Sémantique Générale, consistant à traquer et dépister des formulations à haut potentiel toxique ou pathogène surgissant de façon inconsciente dans le discours verbal et/ou écrit, autant des autres que de ‘moi’3.

Ces formulations permettent de supposer et d’aller vérifier  aux niveaux silencieux l’existence des articulations mentales toxiques qui leur correspondent. Tant qu’une formulation toxique continue à être présente de façon inconsciente et/ou même tolérée dans le langage de quelqu’un, elle continue son travail inconscient.

Elle perturbe la perception et la conception des représentations de la réalité et fonctionne comme un poison actif. Elle contribue à bétonner et à faire perdurer l’aveuglement spécifique ainsi que tous les processus de somatisation -fonctionnant de façon inconsciente- liés aux troubles sémantiques.

Dépistage général par observation :

Dans le langage courant, l’orientation mentale bi-valente « ToutOuRien » (ou encore, « OubienOubien ») se repère à  des formulations du genre :

C’est tout l’un ou tout l’autre, Un point c’est tout,

On n‘y peut rien, Rien du tout, C’est tout à fait ça,

C’est complètement ça ! J’ai déjà fait tout ce qu’il fallait,

Absolument, très exactement ! Infiniment !

Je lui ai tout donné, Il ne serait rien sans moi,

Je n’y arrive jamais, je rate toujours,

C’est toujours la même chose

C’est comme ça, et pas autrement. Etc.

Mais cela peut être aussi, en variante et de façon beaucoup plus subtile, … Ou bien J’aime ça, ou bien j’aime pas ça !4

Le principe à l’œuvre repose sur ce que nous appelons (en grammaire et psychologie française) les « couples d’opposés »  toujours/jamais, beau/laid, fini/infini, ange/démon, bien/mal, vide/plein, etc.

La structure Ou-bien-Ou-bien, aisément repérable dans ces ‘oppositions’, cache bien d’autres aspects subtils qu’il faut également veiller à différencier, par exemple :

- sur quoi porte l’opposition, (c’est-à-dire, trouver l’objet de la projection ‘externe’ distincte du projeteur) (plan de l’objet)

- comment se fait l’opposition, (trouver l’articulation mentale ‘interne’ inconsciente du projeteur) (plan du sujet)

Cette recherche permet de confirmer que dans la plupart des cas de figure ordinaires, ces termes constituent des :       

- cartes non conformes aux territoires,

- affirmations fausses par rapport aux faits,

- imprécisions implicites,

- législations cosmiques5,

- incantations magiques,

- déclarations sentimentales,

- pétitions de principe,

- bruits sans signification,

- cartes sans territoires. Etc.

Repérer ces formulations piégées ne suffit pas à parfaire le travail de conscience. Après le dépistage direct qui se fait par observation du langage symptôme, il reste à passer à la phase analytique et contempler les fonctionnements inconscients à l’œuvre chez ‘moi’ jusqu’à être saturé de cette observation. Le seuil de saturation s’obtient lorsque je ressens la certitude, l’évidence, que « Ça y est, j’ai compris ! Je sais pourquoi et comment cela fonctionne comme du poison, et je suis sidéré de n’avoir pas pu piger cela plus tôt, mais fort heureux de l’avoir enfin perçu ! »

Cette structure mentale est connectée, par contamination mentale et glissements de sens ordinaires, à plusieurs processus mentaux piégés. L’ensemble fonctionne alors comme une sorte de « Système ToutOuRien » dont les répercussions cellulaires autant qu’inconscientes affectent notre Organisme-comme-un-tout à tous ses niveaux de fonctionnement.

  

Dépister les processus d’objectification :

Le piège de l’objectification consiste à confondre de façon inconsciente des adjectifs, des adverbes, avec des concepts, et des concepts avec des objets.

Par exemple, l’adverbe « absolument », implique la référence au concept d’ « absolu » qui appartient au « couples d’opposés » absolu/relatif. Le référent de ce terme dans le réel physique objectif n’existant pas, (je ne peux pas présenter 30 grammes d’absolu) il s’agit bien d’une carte sans territoire.

Par exemple, le couple conscient/inconscient, faute de réalité physique objective vérifiable, mérite de n’être employé que comme adjectif, le substantif étant justement dépourvu de « substance ».

  

Dépister les législations cosmiques cachées :

Ces « opposés » peuvent cependant sembler vouloir dire ‘quelque chose’ ; auquel cas je peux tenter de trouver du sens à cette façon de parler à condition de la préciser. Cela se produit lorsque le contexte semble clairement défini, annoncé, explicite, par exemple, si je dis à Albert :

« Il n’y a rien dans cette boite de thé. »

Le contexte visible, apparent, annoncé, proclamé, désigné, c’est cette boite de thé là, et rien d’autre. Ici, le mot ‘rien’ fonctionne correctement. La boite de thé est visible et je peux vérifier de suite que ma formulation correspond à ce qui se passe aux n.s6. En pratique, ça marche, mais seulement au présent, parce que les contextes permettent de valider directement la pertinence de la verbalisation.

En revanche, si plus tard, je dis à Albert :

 «  Il n’y avait rien dans la boite de thé »,

cette proposition énonce (peut-être) des faits que j’ai observés à ce moment là. Albert a intérêt à être conscient d’abstraire, (i.e., à savoir ne pas croire en général que) « Il n’y avait rien dans cette boite de thé » Il a intérêt à être conscient que c’est ce que j’ai dit à propos de ce j’ai (peut-être) vu. Il peut vérifier que je l’ai dit, mais il ne peut pas vérifier ce que j’ai vu, ni si ce que j’ai dit est vrai. Par définition, il ne peut pas savoir ce qui s’est passé puisqu’il n’y était pas.

 

Dépister d’autres niveaux pièges implicites :

Dépourvue de date et/ou d’heure, ma formulation « Il n’y a rien dans cette boite de thé. » n’est déjà pas si précise qu’elle en a l’air. Je peux même la qualifier d’incorrecte dans ce sens où elle objectifie abusivement les faits en ne mentionnant pas qui est l’observateur de ce « rien ». Pour être conforme aux faits, la formulation « Il n’y a rien » doit être remplacée par la formulation « Je ne vois rien ». Pour être crédible, la formulation doit contenir le « je » de celui/celle qui a constaté ce « rien ». À défaut de pouvoir vérifier les faits, Albert peut au moins être certain de savoir qui les décrit et de choisir de lui faire confiance un peu, beaucoup, partiellement, complètement, passionnément à la folie, ou pas du tout !

Cette logique est semblable à celle des règles de procédure du droit. Un constat d’huissier ne mentionnant pas le nom de son rédacteur, l’adresse des faits constatés, la date et l’heure, est par définition irrecevable et inutilisable. Ceci constitue une application pratique du principe d’incertitude d’Heisenberg. La présence de l’expérimentateur constitue l’un des paramètres de l’expérience qui ne peut pas être négligé. Il s’agit d’un aspect de la troisième prémisse de la Sémantique Générale de Korzybski : une carte ‘est’ autoréflexive.

 

Dépister et Observer la Sclérose des Catégories :

Une formulation fausse par rapport aux faits, non contredite et non corrigée, est automatiquement et inconsciemment validée par l’organisme-comme-un-tout.

Cette prémisse nous rappelle que nos formulations incorrectes toxiques nous empoisonnent l’existence au quotidien. Nos oreilles sont les premières à entendre ce que nous disons. Et si personne n’est là pour nous aider à dépister notre aveuglement spécifique, nous validons inconsciemment nos propres bêtises  et nous y croyons dur comme fer. Cette découverte originale de la Sémantique Générale permet de développer les orientations analytiques qui doivent m’inciter à observer soigneusement comment mon utilisation inconsciente de ces formulations binaires et réductrices :

- me coince dans des structures de pensée stéréotypées et répétitives, sans rapport avec l’évolution des événements,

- m’oblige à suivre des cartes qui ne correspondent à aucun territoire,  et à payer le prix de la déception,

- limite mon intelligence, ma réactivité, mon inventivité, ma créativité, etc.,

- me conditionne à réagir de façon psychorigide, etc.,

- m’incitent à fonctionner sur des modes de résistance au changement qui vont à l’encontre de mes intérêts, etc.

Par exemple, lorsque j’entends quelqu’un dire : « Un point, c’est tout.» j’entends surtout qu’il n’est capable de ne voir-penser-parler que ce seul point dont il parle. Il exprime l’étendue de sa propre sclérose des catégories.

 

Comment utiliser cette connaissance dans votre vie ?

D’abord, en intégrant comme une règle de base de votre fonctionnement que, contrairement à ce qu’il vous raconte, votre esprit ordinaire ‘conscient’ ne perçoit pas tout, qu’il ne sait pas tout, et en plus, qu’il n’a pas toujours … raison. Loin de là ! En réalité, il n’est conscient que de ce qu’il est capable de ressentir ou de sélectionner sur l’instant, tout le reste étant rangé en ‘mémoires’ à court, moyen et long termes, pas forcément accessibles facilement, d’ailleurs.

Tel est le sens de la 2ème prémisse de la Sémantique Générale : « Une Carte ne recouvre pas tout le territoire qu’elle représente ».

Voilà pour l’intellect. Ensuite, ajoutez l’apprentissage de la pratique, telle qu’elle est décrite ci-dessous, et transformez le tout en entraînement. Certes, tant que ces méthodes ne vous auront pas été transmises de façon vivante, cela vous sera peut être difficile. Tant que vous fumerez du tabac, votre esprit sera certainement embrumé, etc., Mais essayez quand même !

1°) Commencez par la vigilance et le dépistage :

Apprenez à repérer, dans votre langage et dans celui des autres, tous ces termes mentionnés dans notre rubrique dépistage, au début de cet article. Observez comment ils se fabriquent de façon automatique et presque à votre insu. Observez en pleine action cette activité mentale qui consiste à parler à propos de ce qui se passe en oppositions, en absolus, etc. Laissez la faire en observant discrètement et sans intervenir. En faisant seulement cela, vous êtes déjà en train de quitter l’état d’inconscience. Et ensuite …

2°) Dès qu’il est terminé, bloquez le processus :

Intérieurement ou extérieurement, dites à voix basse ou haute : «  STOP ! Ça juge, mais je ici-maintenant ne sais pas tout. » Et pendant 15 secondes, ne faites rien de particulier. Ne faites rien d’autre que de compter ces 15 secondes. Ne remplacez ce que vous venez d’interrompre par rien d’autre. Contentez-vous de ne pas valider et surtout, de ne pas suivre ce bavardage intérieur. Cet automatisme relève du commérage et pas de la connaissance. En Sémantique Générale, cette technique est appelée le Délai de réaction.

3°) Revenez en conscience corporelle :

À partir de la conscience blanche, au centre de la boite crânienne, envoyez votre attention première (laser) dans la conscience rouge du ventre. À partir cet œil du ventre, observez simplement votre respiration, les sensations des plantes de vos pieds et les tiglés qui correspondent. Si votre ‘intellect’ fonctionne après votre ‘ventre’, votre existence sera plus en accord avec la ‘réalité’. Tout simplement.

4°) Prenez le temps d’étudier la situation et de réfléchir :

Ces déclarations qui expriment à l’emporte pièce, sans finesse ni mesure, sans précision ni discernement autant d’opinions, de jugements, de certitudes, etc., ne sont basées que sur votre vision partielle de la ‘réalité’. Elles peuvent donc se révéler toxiques dans beaucoup de cas … Ne les rejetez même pas, cela demanderait un effort inutile. Observez à quel point ce qui se passe dans les faits est différent de ce que votre bavardage intérieur vous en dit … Cherchez vous-même des exemples contraires qui vont vous amener à changer, préciser, indexer, mesurer votre évaluation de la ‘réalité’, et finalement, vous amener à modifier vos représentations de la réalité, vos formulations et votre intelligence adaptative7.

5°) Utilisez les moyens habiles :

Pour comprendre l’énergie de la situation, la boite à outils de la Sémantique Générale intervient ici dans :

Ø  L’Art des questions préalables :

§  Cette proposition (verbale ou écrite) fait-elle pour moi plutôt du bruit, ou plutôt du sens ?

§  Comment vais-je pouvoir, savoir, etc., vérifier d’abord dans les faits ce qui est dit avant de réagir ?

§  M’est-il demandé de réagir ? Et si oui, les conditions de la situation sont elles correctes ?

§  Est-il pertinent que je réagisse ? Et si oui, où, quand comment et avec qui ?

§  Si je dois réagir, quelles sont les règles de réponse attendues en face ?

§  Vais-je décider de ‘croire’8 à l’ensemble de la situation, et si oui, de quelle façon ? Quelles seront les conséquences ?

§  Comment devrai-je gérer les comportements qui en découlent ?

Ø  La recherche du 3ème terme :

§   Rechercher au moins un troisième terme à chaque couple d’opposé, voire plusieurs autres possibles,

§   Ventiler les différents aspects de la question posée en termes de niveaux d’abstraction,

§   Ventiler les différents éléments de la question posée en termes de degrés,

§   Penser/parler/reformuler en termes de plus ou moins,

Ø  Penser en termes de « processus » :

§   Par dépistage des termes qui décrivent tout ou partie de la situation de façon statique, évaluer la situation au moins en termes de processus-attentions-énergie-mouvement-matière-espace-temps.

6°) Cherchez comment reformuler à haute voix :

 Ces opinions, jugements, certitudes, hypothèses, etc., doivent pouvoir être exposés en termes de probabilité, de pourcentages, de mesure, etc., pas en absolus, ni en ou bien ou bien, ni en tout ou rien. La reformulation est importante : si vous le faites, de façon régulière, votre organisation mentale se mettra à fonctionner sur des données certes moins simplistes, mais structurellement plus en cohérence avec la réalité. Si vous ne le faites pas, votre compréhension restera ponctuelle, intellectuelle et partielle, autrement dit peu efficace dans un premier temps et vite oubliée par la suite9. Les absolus n’existent pas dans la nature. Revenez sur terre. Exprimez ce que vous avez à dire de façon structurellement conforme aux faits objectifs et silencieux3. Pour que vous puissiez leur faire confiance, vos cartes doivent correspondre le mieux possible aux territoires qu’elles représentent3.

7°) Invalidez :

Ce travail doit vous conduire à cesser dès que possible de valider ces formulations de façon inconsciente. Cela signifie que vous prenez la décision consciente de les rejeter parce que vous les avez reconnues comme incorrectes, toxiques et pathogènes, ainsi que la décision de ne plus les employer. Pour vous seulement, bien sûr. Inutile de vous fâcher avec l’univers entier en passant votre vie à faire remarquer à votre entourage qu’il emploie ces façons de parler. Ayez conscience qu’il n’a pas le début des moyens de comprendre ce que vous avez mis si longtemps à comprendre.

Laisser l’univers vivre sa vie, sans critique ni interprétation ni désir de le changer, constitue un véritable accomplissement personnel fort difficile à mettre en place. Il est du double registre de lâcher prise (cesser de lutter ou de prétendre, etc.), et de laisser advenir, qui équivaut à cesser de vouloir que le monde tourne comme vous voulez et obéisse à vos désirs. L’ensemble revient à quitter une attitude infantile au profit d’une attitude non violente seulement adaptée à ce qui se passe.

8°) Et remerciez le Gardien Toutourien (en Attention seconde) d’être fidèle au poste et d’avoir bien fonctionné !

Ce qui vient d’être exprimé correspond à un emploi correct du gardien Toutourien. Qui est le Gardien Toutourien ? Vous verrez cela dans la liste des gardiens. Dans la leçon 5.


_______________

1 Dans l’Introduction à la troisième édition de Science and Sanity.

2 Voir leçon 23 : Piège de la Personnification.

3 Le terme ‘moi’ est mis entre guillemets pour mentionner que ce terme est employé dans une acception très précise. Voir Leçon 12 : Je, moi, ego, etc.

4 Voir la leçon 19 : Jaimeça Jaimepasça.

5 Voir Leçon 9 : En général.

6 N.S. Niveaux silencieux : vocabulaire spécifique de la SG. Voir Mode d’emploi 02 : Logiques de la Sémantique Générale.

7 Voir leçon 21 : Qu’est-ce que l’Intelligence ?

8 Voir à propos de « Je choisis de croire », voir Leçon 24 : Processus d’Intériorisation.

9 Voir leçon 6 : Expérience, parole et écriture, et Leçon 8 : Dire n’est pas faire.

Leçon n°34 – Je me demande à qui ?

28 septembre 2010

1 Je me rends compte

>> que

2 Je me suis trompé(e)

>> parce que

3 Je ne me sentais pas bien.

>> Et

4 Je me demande

>> comment

5 Je vais me sortir

>> du pétrin dans lequel

6 Je me suis mis(e).

>> C’est pourquoi

7 Je m’en veux

>> parce que

8 Je n’arrive pas à me dépasser.

>> Alors,  même si

9 Je me sens coupable,

>> pour une fois,

10 Je vais quand même essayer

>> d’arrêter de m’engueuler !


Voilà le genre de phrases que vous avez déjà entendues prononcer, et peut-être même l’ont-elles été par vous. Je me rappelle l’avoir fait à bien des occasions en pensant ce que je disais de façon fort claire, convaincu de leur bien-fondé et en étant d’accord avec ‘moi-même’.

Depuis, ayant un peu réfléchi, j’ai pris soin d’établir ce concentré spécial à des fins pédagogiques pour créer une sorte de Hit Parade des productions toxiques ordinaires de notre langage courant et illustrer un aspect essentiel de la 3ème prémisse de la Sémantique Générale : une carte ‘est’1 auto-réflexive.

Avant de continuer, prenez surtout le temps de développer votre esprit d’éveil2 pour entrer en conscience correcte dans la découverte de l’un des outils les plus remarquables dont l’Ego-Tyran dispose pour fabriquer ce que les psychologues nomment la « Confusion Mentale », notre schizophrénie ordinaire et les souffrances qui en découlent.

Ce n’est pas gagné d’avance car nous avons appris à parler-penser de cette façon à l’école. Cet apprentissage a été sanctionné par un, voire même plusieurs diplômes. C’est le langage ‘naturel’ utilisé par nous tous de façon ordinaire, le langage ‘standard’ de tous les secteurs de la vie civique et sociale, le langage qui a façonné notre histoire collective, qui conditionne et formate nos perceptions, nos pensées, nos actions, nos stratégies et nos omissions, nos échecs et nos accomplissements, nos poésies et nos documents administratifs. C’est le langage qui exprime comment « Je » se représente « soi-même ».

Ces façons de parler sont considérées comme normales, logiques, indubitables, respectables et surtout donc et par définition valables et valides ! Il est donc mal venu et très mal perçu d’en mettre en doute la pertinence parce que c’est aussi le langage de l’Esprit 0rdinaire, autrement dit, l’outil universel dont se sert  ‘mon’ activité mentale et égotique pour créer ses représentations du Monde extérieur et du Monde Intérieur.

La première réaction de l’Ego-Tyran à ce qu’il considère comme une agression et une intrusion dans son territoire protégé peut ressembler par exemple à « et – ça – rime – à – quoi – de – pinailler – sur – les – mots – comme – ça – qu’est – ce – que – tu – veux – encore – dire – on – voit – même – pas – à – quoi – ça – sert – tu – n’es – pas – capable – de – prendre – les – choses – simplement – et – tu – nous – casses – les – pieds – avec – tes – trucs – débiles. » Ce n’est qu’une des stratégies du Processus-Ego qui tente de me dissuader d’aller y voir de plus près. Il y en a beaucoup d’autres !

Considérez que ce petit tableau ne représente que la partie émergée de l’iceberg-activité-mentale. Seulement la partie visible-audible, affichée, publiée, officielle et consciente. Notre problème à présent va consister à ‘faire sortir’ de l’activité mentale inconsciente les arrières plans cachés, les associations d’idées automatiques, les processus de contamination psychiques inconscientes des événements mentaux de façon à examiner leur fonctionnement et comprendre leur logique. Voir enfin comment la Sémantique Générale permet d’opérer une révision linguistique qui a pour conséquence une réduction de la Confusion Mentale et des désordres qui en résultent.

Pour ceux et celles qui auraient besoin d’une traduction Ê du Schizo-Bêtisier qui commence cet article, la voici :


1 Je me  rends compte…Ê

Je rends des comptes à moi car

2 Je me  suis trompé(e) Ê

Je a trompé(e) moi parce que

3 Je ne me sentais pas bien Ê

Je ne sentais pas bien moi. Et

4 Je me demande Ê

Je demande à moi comment

5 Je vais me  sortir Ê

Je vais sortir moi du pétrin dans lequel

6 Je me suis mis(e) Ê

Je a mis moi. C’est pourquoi

7 Je m’en veux, Ê

Je en veux à moi, parce que

8 Je n’arrive pas à me dépasser Ê

Je n’arrive pas dépasser moi. Alors même si

9 Je me sens coupable Ê

Je sens moi coupable, pour une fois,

10 Je vais quand même essayer d’arrêter de m’engueuler ! Ê

  Je vais quand même essayer d’arrêter d’engueuler moi !


Voici donc le résumé de cette intrigue qui mijote en sourdine dans la plupart de nos ‘marmites inconscientes’ et que je baptiserais volontiers : « À qui la Faute ? ». Essayons maintenant de comprendre ce dont il s’agit en ne perdant pas de vue que notre bavardage intérieur fonctionne ainsi, à la lisière de la ‘forêt profonde inconsciente’ qui semble dangereuse parce qu’inconnue, et le ‘champ conscient’, mille fois labouré, qui semble dégagé et dépourvu de toute zone d’ombre.

Dans un contexte qui n’est pas précisé, Je rends des comptes à moi car Il se trouve que Je a trompé(e) moi. Ce n’est pas bien, certes, mais Je dit qu’il a fait cela parce que Je ne sentais pas bien moi. Peut-être a-t-il ses raisons. Lorsque des gens ne peuvent plus se sentir, l’engueulade n’est pas loin. 
Est-ce que cette explication l’excuse ? Rien n’est moins sûr ! Quoi qu’il en soit, la Faute existe et comme nous sommes en Droit Français, il appartient au fautif de la réparer. Et là, surprise ! Je demande à moi comment Je vais sortir moi du pétrin dans lequel Je a mis moi.
C’est quand même incroyable que Je soit obligé de demander conseil à moi pour réparer sa Faute. Cela signifie qu’il se révèle incapable de trouver comment faire ! Non seulement il ne semble ni fiable ni fréquentable, mais il ne manque vraiment pas de culot !
Car par ailleurs, nous apprenons à l’instant que, outre la tromperie de Je qui constitue déjà une faute objective envers moi, elle a eu pour conséquence de mettre moi dans le pétrin, autrement dit, en mauvaise posture.
Mais entre temps, Je en veux à moi, parce que Je n’arrive pas dépasser moi. Ici, nous obtenons deux informations capitales. D’abord, Je peut être un entraîneur sportif, ou un philosophe maladroit, car l’idée du ‘dépassement de soi’ se trouve dans le vocabulaire de ces professions. Et ensuite, tout semble indiquer que Je nourrit à l’égard de moi un certain ressentiment, probablement par jalousie. Peut-être que moi arrive à se dépasser lui-même alors que Je n’y parvient pas. La tromperie du début serait-elle liée à cela ?
Alors même si Je sens moi coupable,… Que s’est-il passé ? Moi aurait-il à se reprocher des agissements coupables envers Je dont nous ignorons tout ? Quel retournement de situation implicite ! Que peut bien cacher cette formulation, au départ si évidente…
Pour une fois, Je vais quand même essayer d’arrêter d’engueuler moi ! Quel rebondissement imprévu ! Je engueule moi sans arrêt ! Quelle incroyable révélation ! Ah, Chers lecteurs, chers auditeurs ! Que d’émotions ! Que de tensions cachées entre ces deux êtres que tout semblait unir au départ, et dont nous découvrons qu’ils vivent en réalité probablement un enfer quotidien de récriminations, d’injures et d’aboiements, sauvages peut-être, dans une relation dont le caractère sadomasochiste semble se dégager de plus en plus nettement au fur et à mesure de nos investigations !
Quelle vie éprouvante, mais peut-être au fond passionnante ! Ne pouvons-nous pas nous demander ce que serait, au fond, la vie de Je et de Moi sans ce conflit passionnel journalier ! Peut-être beaucoup plus morne que ce qu’elle n’est !
Peut-être sommes-nous même en droit de nous convaincre que Je et moi, sans cette déchirure constante qu’ils nous laissent supposer à travers ces phrases si ordinaires, si caractéristiques de notre humanité, donnent un sens profond à une existence qui, sans elle, comme disent les Anges, en serait dépourvue ! Oui ! Il paraîtrait en effet que l’existence des Anges, sans ailes, serait dépourvue de sens profond ! Mais cela reste évidemment à vérifier et dans l’état actuel des choses, qui peut le faire ?
Et c’est sur cette interrogation existentielle profondément angoissante, peut-être même époustouflante, Chères lectrices, chères auditrices, que l’heure de terminer notre émission est arrivée. Merci à Ego-Tyran, notre directeur, d’avoir bien voulu réaliser lui-même le script et la direction artistique. Merci de nous avoir écoutés. Merci de votre indéfectible fidélité, et à demain, si vous le voulez bien !

 * * *

Oui. Notre bavardage intérieur fonctionne ainsi, et chacun(e) d’entre nous peut en faire l’expérience souvent inconsciente dès qu’il s’agit de passer une demi-heure dans la salle d’attente de n’importe quel professionnel élevé à l’indélicatesse civique ordinaire, ou mieux, dès qu’il s’agit de passer ‘la même’ demi-heure sur un coussin de méditation.

Peut-être espériez-vous que l’exposé de cette confusion ordinaire s’arrêterait là … Hélas, non. J’ai justement quelques questions à vous poser pour que vous puissiez clarifier votre compréhension de ce qui a été dit :

Si « je me trompe, si je me suis trompé, etc.,» est-ce que je est différent de me ? Telle est  ma question N° 1.Autrement  dit : y a t il deux mots pour une ‘même’ personne ? Ou bien y a t il deux mots parce qu’il y a deux personnes ? Telle est ma question N° 2.« Je  me  trompe… » Traduit simplement, cela veut bien dire « Je » dans le rôle d’escroc, « moi » dans le rôle de dupe, non ? Telle est ma question N° 3.


Si je suis sensé représenter par une carte précise un territoire précis, le moins que je puisse dire est que cette façon de parler introduit une confusion notoire aussi bien chez moi que chez mon interlocuteur éventuel. De quoi exactement suis-je en train de parler ?

En système aristotélicien, ou bien j’ai deux mots qui correspondent à deux territoires différents, ou bien j’utilise deux mots différents pour qualifier le même territoire. Voilà le style de confusion auquel je peux en arriver simplement en ayant deux mots pour qualifier/désigner une seule chose.

Et encore, en admettant que dans cette phrase ici-maintenant il s’agisse bien de la ‘même chose’ n’est-ce pas ? Telle est ma question N° 4. Mais ce n’est pas fini !Est-ce que je, moi et mon esprit c’est la même chose ? Et si ce n’est pas le cas, cela ne fait pas 2, mais 3, n’est-ce pas ? Je, moi, et mon esprit. En ce cas, Lequel est en train de parler ? Telle est ma question N° 5.
Si je dis : j’ai conscience que je, moi, et mon esprit sont des ‘choses’ différentes, je passe à 4 …Vous me suivez ?
Si je décide que je, moi, mon esprit et ma conscience, c’est pareil, ça fait encore deux ? Mais si ce n’est pas pareil, ça fait 5. Dois-je alors considérer qu’il existe un « J’ » doté de la capacité d’être propriétaire, ou actionnaire, ou dépositaire, etc., d’une conscience ? Telle est ma question N° 6.
Si j’en ai assez et que je décide (pour simplifier) que « tout ça c’est pareil, je et mon esprit c’est pareil »,  il va falloir que je me pose la question de savoir comment j’ai réussi à observer mon propre esprit, pour aboutir à la conclusion que mon propre esprit et moi c’est pareil. Et de 6 ! Telle est ma question N° 7.

 

Vous me suivez toujours ? Qu’est-ce que ça vous fait, dedans ? N’y aurait-il pas là comme un début de malaise ? Mais peut-être convient-il de ne pas nous laisser dérouter pour si peu, de ne pas abandonner trop vite et de ‘curer l’abcès’ tant que nous y sommes. Donc, je continue :

Si je pars du principe occidental et aristotélicien qu’à chaque mot doit correspondre une chose, et que « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », j’ai quelques motifs de supposer que «ma conscience, je, moi et mon esprit » sont des mots qui désignent des réalités séparées. Mais comment vais-je faire pour observer mon esprit en train de se dire que ce n’est pas pareil ? Pareil par rapport à qui ? Par rapport à quoi ?  Et entre parenthèses, qui donc pose cette question, une 7ème personne ? Telle est ma question N° 8.

 

À présent, j’aimerais que vous essayiez de bien sentir ce que vous raconte votre activité mentale. Vous sentez-vous comme une personne détendue, disponible, l’esprit ouvert, le cœur léger et l’âme tranquille ? Pas vraiment, n’est-ce pas ?

Je vous ferais remarquer que je suis seulement en train de poser des questions ingénues, en langage courant tout ce qu’il y a de plus ordinaire, à propos d’une ou plusieurs phrase(s) qu’il nous est certainement arrivés à tous de dire, ou de penser au moins une fois dans notre existence. En théorie, tout va bien, donc.

Alors, où est le problème ? En clair, je m’arrête comment ? Telle est ma question N° 9 

 

Observation : Il n’y a pas plus près que nos propres oreilles pour entendre les mots qui sortent de notre bouche. Et lorsque nous parlons-pensons des sottises, s’il n’y a personne pour protester, contredire et corriger l’ineptie, il se produit une validation automatique, du genre « Ah ? C’est bon ? Personne n’a rien dit ? D’accord. Donc, j’ai raison. C’est bien ce que je pensais ». Et dès ce moment, nous y croyons de façon aveugle et inconsciente, dur comme fer.

Une carte fausse par rapport aux faits, non contredite et/ou non corrigée, est automatiquement validée par l’organisme-comme-un-tout aux niveaux silencieux.

 

Lorsque nous ‘parlons en esprit’3, cela fonctionne de la même façon, même si le doute reste possible. Après tout, nous savons bien que nous sommes capables de penser et de dire à peu près n’importe quoi très facilement, même sans avoir bu un coup de trop. Nous venons d’en faire l’expérience directe.

Tant que je n’ai rien dit à haute voix, je peux toujours fonctionner ‘en interne et en circuit fermé’ sur mes croyances et autojustifications inconscientes parce qu’il n’y a personne pour s’opposer à la puissance considérable de l’aveuglement spécifique4.

Un proverbe français dit qu’il vaut mieux tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler. C’est le genre de sagesse dont nous nous souvenons toujours après, au moment de regretter de ne pas l’avoir fait.

 

 Comment transformer cette connaissance en savoir faire ?

1°) Commencez par la vigilance et le dépistage :

Apprenez à reconnaître l’association automatique « je-me » dans votre discours et celui des autres. Observez en pleine action cette activité mentale qui consiste à interpréter, qualifier, juger, discuter, commenter, critiquer etc., à propos de ce qui se passe. Laissez-la faire en l’observant discrètement et sans intervenir. En faisant seulement cela, vous êtes déjà en train de quitter l’état d’inconscience. Et ensuite …


2°) Dès que vous l’avez repéré, bloquez le processus :

Intérieurement ou extérieurement, dites à voix basse ou haute : «  STOP ! Ça cause, ça juge, mais je ici-maintenant ne suis pas ça. Je ne suis pas cette activité mentale, ni ce à quoi elle conduit. » Et pendant 15 secondes, ne faites rien de particulier. Ne faites rien d’autre que de compter ces 15 secondes. Ne remplacez par rien d’autre ce que vous venez d’interrompre. Vous seriez piégé(e) par une compensation inconsciente que vous n’avez aucune chance de pouvoir dépister ni éviter à ce stade. Contentez-vous pour l’instant de ne pas suivre ce bavardage intérieur, ni aucune des pensées qui peuvent l’accompagner. Cet automatisme relève du commérage et pas de la connaissance. En Sémantique Générale, cette technique est appelée le Délai de réaction.


3°) Prenez le temps de réfléchir et d’invalider :

 Rappelez vous que le bavardage mental fonctionne en ‘tâche de fond’ permanente. Il consomme beaucoup d’énergie au détriment de vos capacités d’attention, de réflexion, d’imagination et de créativité. Celles-ci ne peuvent donc pas s’exercer correctement, et vos perceptions de la réalité s’en trouvent altérées, voire paralysées. Il s’agit d’une pathologie de l’intelligence. Si la fumée du tabac tue, la confusion mentale rend fou.

Le bavardage mental, associé à la confusion linguistique ordinaire fonctionne comme un environnement mental toxique dans presque tous les cas… Ne les rejetez même pas, cela demanderait un effort inutile. Contentez vous de ne pas les valider5. Observez à quel point ce qui se passe dans les faits est différent de ce que votre bavardage intérieur vous en dit… Cherchez des exemples contraires.

 

 4°) Cherchez comment reformuler à haute voix :

 Revenez sur terre. Exprimez ce que vous avez à dire de façon structurellement conforme aux faits objectifs et silencieux. Pour que vous puissiez leur faire confiance, vos cartes doivent correspondre le mieux possible aux territoires qu’elles représentent. Comment pouvez-vous corriger ces façons toxiques de parler ? Par exemple :

« Je me demande… » Non ! Stop ! Nous savons que cette formulation constitue une carte sans territoire6, ne fonctionne pas dans le réel, et indique ma confusion mentale présente. Je reformule : J’ai pensé à une question. À quel sachant(e) qualifié(e) pour me répondre dois-je et puis-je la poser ? »

 
5°) Et remerciez le Gardien MoiJeMême (en Attention seconde) d’être fidèle au poste et d’avoir bien fonctionné !
Qui est le Gardien MoiJeMême ? Vous verrez cela dans la liste des Gardiens du Langage Courant. Dans la leçon 5. 

Et maintenant que vous avez terminé de lire cette leçon, observez si vous sentez un léger mal de tête : si oui, apprenez comment votre Ego-Tyran vous signale ainsi qu’il n’est pas content d’avoir été mis à jour et d’avoir perdu le contrôle sur votre conscience. Et lorsque vous vous7 en sentirez le courage, ça vaut peut-être la peine d’aller lire la leçon 12 : Je, Moi, Ego, etc., ne serait-ce que pour comprendre comment et pourquoi la formulation « Je ne me sentais pas bien » peut être employée de façon structurellement conforme aux faits.

Allez…, je vous aide un peu. À condition de l’écrire-parler-penser de la façon suivante : « Je nv. ne me ns.  sentais pas bien. »


_______________

 1 Ici, le verbe « être » signifie : « fonctionne de façon ». Voir Leçon 7 : Les 5 emplois du verbe être.

 2 Si vous ne savez pas comment faire, ça signifie que vous avez oublié de lire et d’intégrer, dans la rubrique « Avant de commencer » la page qui décrit « Comment utiliser les textes du Blog » et ensuite, lisez dans l’ordre la leçon 27 (Esprit Ordinaire, Esprit d’Éveil) et le Mode d’emploi N°6 (développer l’Esprit d’Éveil).

 3 Wittgenstein utilisait cette expression pour désigner ce qui se passe lorsque des mots se forment ‘dans la tête’ mais ne sont pas prononcés, lorsque la machine à penser bavarde ‘en interne’, pense mais se tait. Il suffit de compter jusqu’à 20 sans ouvrir la bouche pour faire cette expérience.

 4 Voir Mode d’emploi 1 : Aveuglement spécifique.

 5 Voir Mode d’emploi 4 : Invalider la souffrance.

 6 Voir Mode d’emploi 2 : Logiques de la Sémantique Générale

 7 Eh oui : Je me, au pluriel, donne nous-nous, vous vous, mais pas ils-ils.

Leçon n°33 – Poisons et Passions

28 septembre 2010

Le mot « esprit » est synonyme d’activité et/ou d’organisation mentale1. Cette activité-organisation est susceptible d’être troublée par des émotions perturbatrices qui agissent parfois comme des poisons (empoisonnement mental) parfois comme des passions, (processus d’auto création de souffrance). Les poisons et les passions sont constitutives du fonction-nement de l’Ego, et se trouvent à l’origine de l’agitation mentale, des inquiétudes, des angoisses, des obsessions, du ‘Bavardage Intérieur’, du ‘Petit vélo dans la tête’, etc. Ils alimentent tous les processus d’interprétation et de suppositions non vérifiées, et créent plusieurs systèmes mentaux pathologiques.

Aucun jugement de valeur dans ce qui suit. Il s’agit de constats de fonctionnements énergétiques.

 

Arrêter 2 fumées :

La publicité ordinaire consacrée à lutter contre le tabagisme s’écrit « Fumer tue », « Fumer provoque des maladies graves » etc. Le discours social et médicalisé qui l’accompagne vise à persuader les fumeurs hommes et femmes que leur addiction fait d’eux des malades potentiels ou actifs tant psychiques que physiques. Par conséquent, ils peuvent être soignés de façon médicale et de préférence avec des produits chimiques issus des laboratoires pharmaceutiques. Voilà un système de croyances qui fonctionne et qui a le mérite de conforter les uns et les autres dans leurs positions respectives de médecins et de malades.

Cette organisation bien rangée n’explique cependant pas le fait que : 1°) pour certains patients, l’ignorance des phénomènes mentaux peut rendre l’opération irréalisable  et que 2°) certains médecins soient toujours fumeurs ! « Faites ce que je dis, pas ce que je fais. » Hélas ! « Qui médicinera les médecins ? »

Par ailleurs, cette méthode qui consiste à persuader les gens qu’ils sont malades est peut-être utile à l’Ordre Médical, mais semble un peu rapide. Avant d’avoir appris à se comporter correctement, le fait que quelqu’un se conduise mal n’est pas étonnant. Ce n’est pas une raison pour l’enfermer dans l’étiquette et le rôle social de ‘malade’.

 

Pas une, mais 2 fumées :

Il s’agit d’abord de comprendre que l’idée d’  « arrêter de fumer » constitue un résultat et non pas une source. Inutile d’essayer d’arrêter de fumer. C’est ailleurs qu’il faut agir et cela se fera tout seul une fois que les différents éléments qui sont en jeu, les différents paramètres de la situation, auront été envisagés et traités les uns après les autres.

« La 1ère fumée » est celle, ordinaire, qui se voit dehors : c’est celle qui entre dans mes poumons lorsque je l’aspire et qui sort de ma bouche  au moment où je l’expire. La 1ère fumée se voit facilement. Très variée, elle peut s’appeler tabac, mais aussi alcool, drogue, jeu, sexe, etc. soit n’importe quelle addiction à n’importe quel système sensation-émotion.

« La 2ème fumée » est celle, subtile, qui ne se voit ni dehors ni dedans, et qui entretient (et surtout amplifie) les effets de ce que la psychologie bouddhiste appelle l’opacité mentale, dans la rubrique ignorance/stupidité. La 2ème fumée ne se voit pas facilement ; inconsciente, bien cachée aux niveaux silencieux et organiques de l’organisation mentale, il s’agit d’un délicat mélange de conditionnements ‘innés’ et de conditionnements ‘acquis’.

La 1ère fumée : l’empoisonnement chimique

« Lors de sa combustion, une cigarette produit une fumée qui contient environ 4000 substances toxiques, dont au moins 50 sont cancérigènes : L’acétaldéhyde et l’acroléine (irritants des voies respiratoires), l’acétone (dissolvant), le méthanol (carburant pour fusées), le naphtalène (antimite), le cadmium (utilisé dans les batteries), le monoxyde de carbone (gaz d’échappement), le chlorure de vinyle (utilisé dans les matières plastiques, inhibiteur de libido), le mercure (utilisé dans les thermomètres), l’acide cyanhydrique (utilisé dans les chambres à gaz), l’ammoniac (détergent), le toluène, (solvant industriel), l’arsenic (poison violent), le polonium 210 (élément radioactif), le DDT (insecticide), le plomb (gaz d’échappement). Sur les paquets, seuls goudrons et nicotines sont indiqués. Certains composés proviennent de l’environnement (pesticides et produits radioactifs). D’autres composés sont ajoutés, comme l’ammoniac qui favorise la fixation de la nicotine et donc la dépendance. Certains plants de tabac sont génétiquement modifiés afin de rendre la nicotine plus efficace*.

Tous ces éléments chimiques ne produisent pas que des effets toxiques isolés sur l’organisme. Il existe entre eux des combinaisons et des interactions dont il est difficile, voire impossible, de déterminer les effets.

La 2ème fumée : l’empoisonnement ‘mental’

L’empoisonnement mental est un concept typiquement bouddhiste qui énonce que nous n’arrivons pas au monde comme un support vierge, mais comme une configuration vivante de multiples conditionnements préexistants qu’il va s’agir de comprendre pour pouvoir s’en libérer. Il s’agit de deux ordres de conditionnements fondamentaux que sont, dans l’ordre, « les Poisons », et « les Passions ».

Notre langage courant dispose d’une expression qui correspond à cette vision. En parlant d’une personne qui n’a pas forcément d’ennuis extérieurs mais qui est la proie inconsciente de ses émotions et de ses sentiments, nous disons bien qu’elle a « l’art de s’empoisonner la vie ». Alors, de quoi s’agit-il et comment ça marche ?


Les 3 Poisons

Dans la vision technique bouddhique,  il s’agit d’observer en premier lieu qu’à l’origine de toutes les souffrances se trouvent 3 émotions perturbatrices racines, appelées les « 3 Poisons ». Celles-ci sont conçues comme des données existentielles de base, transmises par voie génétique, de nature subtile (invisible à l’œil nu) et qui sont produites par l’activité mentale. Il s’agit d’un véritable héritage issu des siècles passés, qui porte le nom d’ « empreintes karmiques » et qui donne sa ‘matière’ et sa ‘crédibilité’ à l’Illusion de l’Ego.

Le concept de « Poison » (étym : latin : potio, breuvage toxique, philtre magique pouvant entraîner la mort) correspond à l’idée d’avoir ingéré une substance toxique (tels que ceux de la 1ère fumée) qui produit dans l’organisme des résultats objectifs. Pour l’organisme vivant que je suis, la présence du poison est toujours nocive, désagréable et son caractère toxique nuisible à la santé ne fait aucun doute. Il ne viendrait à l’idée de personne de prendre du poison seulement pour voir l’effet que ça fait. Il n’y a aucune dimension de ‘matière-chose’ dans ce concept. L’empoisonnement factuel de l’activité mentale doit être considéré comme un phénomène mental source, une donnée fondamentale d’existence. 

v La Stupidité :

Terme issu du latin stupor qui désigne un état organique d’engourdissement et de paralysie, suspension apparente des réactions intellectuelles, affectives ou physiques, ainsi que des réactions normales de précaution, de sauvegarde et de survie. Ahurissement, étonnement, issu d’une émotion trop vive qui peut transformer les réactions normales d’une personne en niaiserie et en sottise. Le symbole tibétain correspondant est le Porc.

Elle se repère à l’absence de motivation pour apprendre, elle est liée à l’ignorance, à l’aveuglement, à l’absence d’introspection, à l’inconscience, à l’évitement, au déni, etc.,

Elle fonctionne en relation avec l’immobilité, la statique, la stagnation, l’enkystement, la paralysie, la crispation, le rétrécissement, le repli, l’effondrement, le refus et la résistance au changement, etc.,

C’est le poison qui est à l’œuvre lorsque je commence par nier mon addiction ou ma dépendance lorsque quelqu’un me dit que je suis accroc au tabac (ou à n’importe quoi d’autre). Je peux trouver ensuite plein d’explications rationnelles pour justifier ce déni envers l’extérieur, mais surtout, pour rester le plus longtemps possible aveugle à mes propres yeux. L’objectif est de trouver tous les moyens, y compris le mensonge et la mauvaise foi, pour ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas bouger, ne rien changer. Peu importe si à terme, cette addiction me conduit à m’isoler du monde ou à me détruire.

Mais les arrières plans de ce poison sont nombreux. La fatigue chronique, le découragement, la faiblesse morale, l’immobilisme, la confusion mentale ainsi que diverses craintes et peurs associées font partie de ce décor. « La seule idée d’avoir à déplacer cette montagne m’épuise avant d’avoir commencé ! Je ne peux vraiment pas bouger. » Et même si je peux admettre que le monde n’est pas « Trop fort pour moi », je suis certain(e) qu’en revanche, je suis trop faible pour lui !

v Le Désir :

Terme issu du latin de-siderare : de (privatif, indiquant une chute vers le bas), et sidus-eris (astre, étoile). D’où les sens implicites inconscients de : 1°) avoir perdu sa bonne étoile 2°) se trouver comme sidéré (paralysé) par l’influence mauvaise des astres 3°) être privé de la contemplation de l’étoile du nord, 4°) avoir perdu le Nord (le bon sens commun) par désorientation, 5°) Être capable de créer un dés-astre par aveuglement. Le symbole tibétain correspondant est le Serpent.

Il se repère à la volonté de posséder et d’accumuler, l’avidité, la ‘faim’ et la peur irrépressibles liée au manque, à l’attachement, au(x) besoin(s), à l’envie, à l’attirance, etc.

Il fonctionne en relation avec le mouvement, le déplacement, l’allant, l’évolution, l’agitation, l’expansion, la prolifération, le désordre, le dérangement, etc.

Le Désir est souvent perçu comme irrépressible, irrésistible, très organique, comme beaucoup plus fort que « moi ». « Trop fort pour moi ». Les substances toxiques ont certes un effet physiologique majeur, mais les effets secondaires de manque (souffrance analogue à la faim/soif fondamentale) qui suivent leur suppression, sont bien d’abord d’un registre physiologique que mon esprit interprète comme de la douleur. Faute d’éducation correcte dans ce domaine, nous confondons couramment la douleur qui est d’ordre premier et la souffrance qui est d’ordre second. Nous pouvons ainsi définir la souffrance comme « la douleur de la douleur ». Si et seulement si j’analyse et interprète la douleur du manque comme insupportable, alors je passe sur le registre de la souffrance. Mais quel est ce « je » qui décrète que telle douleur est insupportable pour moi ? Quelle instance mentale est donc à l’œuvre ici pour me le faire croire ? La psychologie bouddhiste désigne ici clairement le Processus-Ego.

v La Colère :

Terme issu du grec kholera, et du latin cholera : symptôme d’une maladie d’échauffement de la bile. Cette idée de maladie donne le style particulier de fonctionnement inconscient auquel on peut s’attendre avec la colère en termes énergétiques. Le symbole tibétain correspondant est le Coq dressé sur ses ergots.

Elle se repère à une réaction affective violente liée à la frustration, à l’impuissance, au blocage, à l’incapacité, la contrainte, etc.,

Elle fonctionne en relation avec la violence, l’explosion, l’éclatement, la dispersion, la désagrégation, l’écrasement, etc.,

Comme la Torpeur, qui engourdit l’esprit au point d’éteindre toute possibilité de discernement ou de réaction, comme le Désir souvent perçu comme irrépressible, la Colère jaillit de façon volcanique, irrésistible, très organique, comme beaucoup plus forte que « moi ».  « Trop fort pour moi, je ne peux pas me maîtriser (comme s’il s’agissait d’un cheval fou), je me suis laissé(e) emporter, (comme s’il s’agissait d’un tsunami) etc.».

Je n’ai pas mémoire d’avoir rencontré de la colère sans ses corollaires habituels qui sont la frustration et la peur, lesquelles restent le plus souvent, ensemble ou séparément, comme une source obscure aux niveaux inconscients et silencieux. Ensuite, observer que :

-  Il n’existe pas de frustration (présente) sans à la source, au moins une attente (passée) cachée et inconsciente qui a été déçue. Et l’attente cachée est en lien direct avec un poison nommé « désir ». L’ensemble fonctionne donc comme l’expression d’un processus égotique caché (du type je veux-je veux pas)2 à propos duquel la personne qui se laisse ravager par la colère se trouve en aveuglement spécifique.

-  Il n’existe pas de peur (présente) sans à la source, au moins une souffrance cachée et inconsciente qui a été brutalement réactivée. La colère se produit alors comme une protestation instinctive destinée à dissuader par force et intimidation ce qui est en train de se produire.

Tout cela (plus ce qui en résulte comme souffrances annexes) ne peut fonctionner qu’à condition de rester caché, càd inconscient, ce dont le Processus-Ego-Tyran se charge en principe assez bien en activant la configuration mentale3 Poison Ignorance-Stupidité. Dès qu’un des trois poisons est repéré, les deux autres ne sont pas loin4 et il importe de mettre en lumière leurs fonctionnements imbriqués. Leur synergie est symbolisée dans l’imagerie tibétaine par le fait que ces trois animaux se touchent et forment une chaîne qui symbolise les concepts d’ « attachement » et de « chaîne karmique ».

  

Les 6 Passions-Racines :

Elles se présentent comme la combinaison des 3 poisons … avec comme résultat invariable de souffrir de la situation de façon aveugle. Il faut bien comprendre que chaque effort destiné à compenser la souffrance de base (le poison) consomme et vampirise l’énergie qui devrait être utilisée à prendre conscience :

-     Le désir-attachement : Suite logique du désir, il s’agit de chercher à conserver ce qui a été désiré, ou le désir lui-même !

-     L’aversion : énergie semblable à celle du désir, produisant des effets inverses : le rejet au lieu de l’attirance.

-     L’orgueil-arrogance : Combinaison de stupidité et de colère, engendre le mépris, l’isolement, l’éloignement et l’appauvrissement des relations

-     L’ignorance : Synonyme d’aveuglement spécifique et d’inconscience : « Je ne sais même pas que je ne sais pas. »

-     Le doute : Sans intelligence ni discernement, ni esprit scientifique : il provoque la paralysie, l’inaction et l’inadaptation.

-     L’opinion erronée : Celle défendue contre toute logique, tout apprentissage, toute démonstration, tout constat, et non fondée sur l’examen des faits.

Le concept de « Passion » (étym : passio : je souffre, j’ai (du) mal, je ressens le poids de la douleur) intervient comme un phénomène mental résultat de l’action des poisons, une conséquence du mélange des poisons dont je suis porteur par héritage génétique.


Un exemple : L’opacité mentale

Le concept de passion-ignorance fonctionne comme le résultat du poison-stupidité : ces conditions d’existence sont données à la naissance et leur réunion produit une réalité appelée l’opacité mentale.


1°) La stupidité (poison-source) : Je fonctionne de façon stupide dès lors que je ne pose pas la question de savoir pourquoi je souffre à quelqu’un qui saurait me répondre ou m’orienter. En méditation, elle est en liaison avec la torpeur, l’endormissement mais aussi la distraction et l’agitation mentale.

2°) L’ignorance (passion-résultat) est avérée dès lors que je ne cherche pas à apprendre à observer ni comprendre comment je souffre, ni à trouver les moyens techniques de cesser de souffrir. Ignorance de l’ignorance, synonyme ici d’Aveuglement Spécifique5, elle constitue elle-même la racine d’une foule de misères et souffrances annexes.

3°) L’opacité mentale figure au nombre des 52 passions secondaires, dont la liste précise figure dans les écrits classiques. Elle se présente comme le résultat du mélange des deux sources précédentes. Elle est très étroitement liée à l’absence d’intériorisation6 Dans le cadre de la connaissance des fonctionnements sociaux, elle peut être considérée comme leur symptôme-résultat apparent.

Parce qu’elle constitue un résultat, il ne sert à rien d’essayer d’agir dessus. En revanche, le travail sur les deux paramètres précédents, qui constituent justement les moteurs techniques et qui produisent la souffrance et ses conséquences, est alors possible. C’est en modifiant les paramètres source qu’il est possible de modifier les résultats.


Comment utiliser cette logique dans mon existence ?

La pensée Bouddhiste n’est pas exempte de défauts de structure. Conditionnée par les habitudes de la pédagogie indoue, elle a développé une fascination pour les moyens mnémotechniques, les systèmes de classifications chiffrées (je n’ai pas détaillé ici par exemple les 52 facteurs mentaux associés qui se divisent en 5omniprésents, 5, déterminants, 11 vertueux, 6 passions perturbatrices, 20 passions secondaires et 4 changeant-neutres) et les modes d’emploi détaillés.

 Pour justifier cette catégorisation à outrance, les techniques qui consistent à observer en détail, noter, décrire, etc. ce qui se passe le plus finement possible ainsi que le côté « réponse à tout » qui en résulte, les créateurs de ces méthodes ont insisté sur le fait qu’elles sont destinées à déminer en permanence les stratégies de l’Ego4, à commencer par celle qui consiste à produire un maximum de mélange et de confusion, et qui alimente le ‘Poison Stupidité’.

Ainsi, plus je détaille, moins je risque d’identifier, d’amalgamer et de confondre de façon toxique des aspects de la réalité qui ne doivent pas rester mélangés.

Si cette attention classificatrice systématique peut agir ‘bien’ comme un antidote à la paresse, elle peut aussi être ‘mal’ employée à plonger dans une sorte de compulsion obsessionnelle et répétitive, rigide et pétrifiante, la sclérose des catégories7 qui permet de reconnaître l’un des moyens qu’utilise l’activité égotique lorsqu’elle essaye de retourner l’énergie de la situation et d’utiliser le Travail Intérieur à ses propres fins.

Le seul effort fondamental que réclame le T.I. est celui d’attention et de vigilance. Donc, pour chaque blocage-frustration-peur-colère au quotidien, il est possible d’observer « quelle » personnalité partielle inconsciente8 frustre à l’intérieur, ainsi que « comment » ‘ça’ frustre. Cet humble travail méthodique mais efficace que Bouddha appelait « Dissiper l’ignorance », « retirer les voiles de la conscience », etc. passe aussi par l’écriture de la liste précise9 des frustrations, de leurs contextes d’origine (souvent un peu oubliés) et de leurs effets visibles.

Une carte n’est pas le territoire qu’elle représente2. Les mots, les listes et les classifications ne sont pas les événements qui se produisent, mais permettent de parler à leur propos. Sans la méthodologie Non-Ā10, notre organisation mentale identifie instinctivement les mots avec ce qu’ils désignent, et produit un découpage illusoire de la réalité qui, elle, fonctionne dans des environnements internes et externes qu’il nous faut observer en termes de champs pluri-relationnels, de multi-causalité et multi-ordinalité2 La révision neurolinguistique de la S.G2 permet de changer ce fonctionnement pathogène11 par prise de conscience12 et par entraînement.

Cela étant dit et énoncé, le mode d’emploi est donné. En effet, pour cesser d’entretenir ma torpeur-stupidité, ce que j’ai à faire est justement de 1°) poser la question de savoir pourquoi je souffre (pas à « me »13, mais) à quelqu’un qui saura me répondre ou m’orienter. Et de poser cette question jusqu’à ce que je reçoive une réponse. 2°) apprendre à observer comment je souffre, de façon à décrire et trouver les moyens techniques de cesser de souffrir. Et chercher jusqu’à ce que je trouve quelqu’un capable de m’aider à faire ce travail (intérieur).

En résumé, dans un premier temps, compte tenu du fait que je pars d’un niveau simple de stupidité reconnue et admise (sans état d’âme ni interprétation), il s’agit d’appliquer ‘bêtement’ la recette. Ce premier pas est indispensable avant de parvenir à l’appliquer ensuite plus ‘intelligemment’.

Nonobstant cette logique formelle de base, il existe des moyens habiles, telle la « Déclaration de Guerre » : sur la base d’une « Fierté du Guerrier » qui vient remplacer l’Orgueil de l’Ego et en utilise ainsi l’énergie transmutée, il s’agit en conscience de ‘déclarer la guerre’ aux processus, fonctionnements et comportements toxiques dont je repère l’existence chez ‘moi’ de façon à cesser de les valider, de les supporter, de les entretenir et de les laisser prospérer14 .

« Cesser de » ne demande qu’un effort d’attention, celui de ne pas retomber dans les vieilles ornières. Cela réclame seulement de ne pas souscrire à ces comportements conditionnés et toxiques, mais encore une fois, il est très difficile de faire ce travail seul15.

Cet enseignement est d’une importance capitale : il permet à une personne d’initier (et d’opérer à la suite la mise en œuvre de) l’ensemble du processus de désidentification qui se traduit en sanscrit dans la pensée prébouddhique par « neti-neti » ≈ ni ceci, ni cela.

La verbalisation bouddhiste donne à peu près ceci : « Je-Conscience ne suis ni mes pensées, ni mes sentiments, ni mes sensations, ni mes intuitions, ni mes émotions, ni mes perceptions, ni quoi que ce soit que je puisse reconnaître comme étant une création de mon esprit. Je ne porte pas la responsabilité de mon bagage génétique, mais je suis responsable, dans la limite de mes paramètres personnels, de mon apprentissage de Conscience et de mon propre Travail Intérieur de libération [de la souffrance]. »

Tel est le fondement de la logique de Lâcher Prise et aussi de la définition négative de la Conscience. Rien de tout cela ne m’appartient ni ne me constitue. Ma « Vérité » se produit lorsque ‘je-conscience’ ne suis asservi à aucun de ces paramètres mentaux aussi changeants que transitoires et que mon esprit fonctionne sans produire de perturbation.

Le grand mérite de Bouddha est d’avoir énoncé une vérité du genre : « Nous naissons avec ces conditions là. Les Animaux, les Végétaux, les Minéraux, les Démons, les Anges et les Dieux ont d’autres activités et d’autres problèmes. Ceux-là, ce sont nos problèmes d’humains. » Un sens d’existence possible consiste non pas à chercher à y mettre un terme, – parce que le simple fait d’exister en produit sans arrêt – mais il s’agit de comprendre comment cesser de nous empoisonner (poison d’origine) par ignorance (défaut d’apprentissage) avec nos passions (souffrances résultantes).

Inutile d’aller culpabiliser (coup fourré typique de l’Égo-Tyran16) sur le mode : « Je suis vraiment nul(le) ! Ça fait tellement d’années que je travaille-intérieur et j’en suis toujours là, à crever de jalousie, à  désirer sans aimer, à aimer sans désirer, avec ma flemme chronique, ma timidité maladive, avec mon psoriasis, mon herpès, mon cancer, mes obsessions (ou mes phobies) du sexe ou de l’impuissance, de la saleté ou de la propreté, mes conditionnements qui m’empoisonnent (!) la vie, mes opinions auxquelles je tiens autant qu’elles me tiennent, mes goûts qui me caractérisent, mes sentiments qui m’exaltent parfois, me morfondent parfois aussi, mes angoisses, mes émotions qui font soi-disant de moi un poète, un musicien, un artiste… , et mes innombrables interprétations et bavardages qui me rendent malade, mais auxquels je tiens mordicus !, autant qu’ils me tiennent, sinon plus. »

Il s’agit seulement d’arrêter de valider toutes ces agitations et de cesser d’en être le jouet. Et par quoi les remplacer ?…

Surtout par rien ! Aucune autre activité de remplacement issue de l’intelligence paranoïaque égotique ne doit venir compenser, voire occulter le manque réel ainsi créé. « Ce ‘manque’ concerne l’Égo-Tyran, pas ‘moi’. Je ne suis pas le « Processus-Égo. ». Cette phrase peut être utilisée comme un mantra. Elle en a la valeur. Lorsqu’un comportement toxique dûment reconnu et conscientisé disparaît, il faut laisser le temps à l’organisation mentale de retrouver ses marques sur des bases nouvelles, dépourvues des poisons toxiques et des passions souffrances. Ce processus-pouvoir instinctif et vivant d’auto-guérison de l’esprit a été nommé par Jung ‘Fonction Transcendante’ et fonde le Processus d’Individuation17.


 _______________

  * Source : La ligue contre le cancer : www.ligue-cancer.net.

  1 Voir Leçon 2 : Vocabulaire du Travail Intérieur.

 2 Voir Leçon 19 : Jaimeça, Jaimepasça.

 3 Voir Leçon 2 : Vocabulaire du Travail Intérieur.

 4 Il s’agit du concept (jungien) de « contamination des événements mentaux ».

 5 Voir Mode d’emploi 1 : Aveuglement Spécifique.

 6 Voir Leçon 24 : Processus d’Intériorisation.

 7 Terme spécifique de la Sémantique Générale.

 8 Figures archétypiques, voir la notion d’Archétype chez C.G.Jung. Voir aussi, pour la mise en œuvre technique, le descriptif du stage Les Figures Cachées du Cirque Invisible sur www.clownessence.fr.

 9 Préciser veut dire : Indexer et lister. 2 moyens habiles de la S.G.

 10 Voir Mode d’emploi 2 : Logiques de la Sémantique Générale.

 11 Nous parlons ici d’une pathologie de la conscience.

 12 Voir Mode d’emploi 3 : Prendre Conscience Mode d’emploi.

 13 Voir Leçon 34 : Je me demande à qui ?

 14 Voir Leçon 10 : Syndrome de la Crotte de Chien.

 15 L’aide d’un guide et ‘ami spirituel’ (terme employé par Chöghiam Trungpa) qui a réussi à traduire en actes la compréhension des mots est nécessaire pour aider l’étudiant(e) à passer au-delà des conditionnements et aveuglements générés par les poisons.

 16 Voir Leçon 30 : Coups fourrés de l’Égo-Tyran.

  17 Voir Leçon 14 : Individuation mode d’emploi.

Leçon n°32 – Sans but

28 septembre 2010

Difficile de trouver une énonciation qui symbolise de façon plus précise l’essence de l’Esprit du Zen. Difficile d’en trouver une qui soit plus éloignée de la compréhension standardisée de notre Esprit Ordinaire1 occidental. C’est pourquoi nous pouvons à juste titre la considérer comme un Koan2. Difficile enfin de nous représenter le nombre et la puissance des conditionnements qui incapacitent  nos existences de la façon la plus courante, inconsciente et invisible qui soit. Notre inconscience ordinaire à ce propos est inconcevable et c’est ce que nous allons voir.

 
Bref Inventaire verbal

Pour bien comprendre de quoi il est question, partons une fois de plus de notre langage courant en faisant un bref inventaire de quelques ‘buts’ les plus classiques :
-     Avoir [beaucoup d’argent, beaucoup d’amis, une société prospère, pas d’ennuis, du temps disponible, des enfants, un (des) amoureux etc.]
-     Faire [des voyages, des rencontres, des progrès, 15% de chiffre d’affaire en plus, etc.]
-     Devenir [une grande actrice, un écrivain renommé, un médecin célèbre, le découvreur d’un nouveau concept, d’un nouveau continent, d’un nouveau vaccin, etc.] mais aussi…
-     Passer à la télévision, gagner au loto, écrire un livre, créer une pièce de théâtre, etc., mais aussi…
-     Arrêter [de s’inquiéter pour rien, de mal manger, de consacrer du temps à des choses’ inutiles, etc.] et aussi … les insomnies, les angoisses, la drogue, l’alcool, etc.,
-     Ne plus être [dépendant, accro, addict, hésitant, colérique, mesquin, craintif, peureux, an-orgasmique, etc.]
-     Trouver [l’homme ou la femme de sa vie, le Grand Amour, le Prince ou la Princesse charmante, sa Voie, le Sens de sa Vie, etc.]

C’est bien, tout ça, mais comment le faire ? C’est sur ce point que les avis divergent. C’est l’un des domaines de l’existence dans lequel nous sommes capables de bavarder un maximum avec un minimum de résultat ! La question de savoir comment le faire semble relever plutôt des suppositions, de la croyance, de la foi, de la grâce de Dieu, de la prière, du hasard, de la chance, de l’opportunité, etc. Nous avançons le plus souvent sans comprendre de quoi est faite cette dynamique d’existence, ni comment nous parvenons à échouer avec la meilleure bonne volonté du monde.

  

L’étymologie de « but » :

Il en existe au moins deux qui se complètent 1°) l’anglais butt, le billot, un rond de bois qui peut servir de cible pour le tir à l’arc, et 2°) l’allemand butte, l’endroit le plus élevé d’un paysage vers lequel ‘on’ se dirige naturellement.

En termes d’analyse de n’importe quel concept ou situation, l’une des règles fondamentales du Travail Intérieur consiste à distinguer ce qui se passe ‘dehors’ et ce qui se passe ‘dedans’. Cela nous permet de repérer deux niveaux d’interprétation différents, à savoir le terme cible et le terme orientation.

Pourquoi des niveaux d’interprétation différents ? Parce qu’il s’agit de différencier les niveaux matériels et immatériels. Si le mot cible peut désigner des choses matérielles (en tir, par exemple) mais aussi des concepts (en stratégie publicitaire et commerciale par exemple) le mot orientation constitue un concept à usage théorique qui désigne un processus mental, vivant et immatériel sans correspondance dans le monde visible.

  

En philosophie classique, le piège binaire

Le premier piège consiste à ne pas voir (aveuglement spécifique) que la structure mentale implicite et inconsciente qui réagit automatiquement à l’idée de but est de l’ordre d’un jugement : s’il y a un but, il y aura forcément une réussite pour ceux qui l’atteindront, et un échec pour ceux qui ne l’atteindront pas3.

Un second piège existe aussi dans la question de savoir si [oui ou non2] la fin justifie les moyens. Dans ce domaine, la distinction se fait entre la position éthique qui donne la prééminence aux moyens employés pour arriver au but ou la position téléologique qui donne la prééminence au but quels que soient les moyens pour parvenir.

En résumé, la structure bivalente ou bipolaire aristotélicienne de la question (en ou bien ou bien4+2) ne permet pas de trancher quoi que ce soit d’intéressant, maintient l’analyse intellectuelle dans une impasse et oblige même les logiciens qui l’ignorent à rester bloqués dans ce que les bouddhistes appellent le piège de la Dualité.

 

En spiritualité, le piège de l’Ego

Une pratique erronée de la méditation consiste à utiliser les techniques de concentration focale de l’attention sur un point particulier, avec comme objectif de mieux contrôler l’activité de l’esprit. Déjà, aux niveaux verbaux, 2 mots indiquent que l’ego constitue le vrai directeur technique de l’opération : « objectif » et « contrôler ». Cela revient à essayer de développer par la force un certain type de calme mental. Cette attitude relève de la gymnastique et de l’aveuglement spécifique, mais pas de l’intelligence ni d’une juste perception de la situation.

Parce qu’il y a un objectif technique apparemment souhaitable, parce qu’il s’agit officiellement de méditation, et parce que l’Ego devient d’une habileté très subtile pour trouver des prétextes et des justifications, ce genre de pratiques de concentration concourent surtout à renforcer son pouvoir.

Surtout si les personnes sont douées d’une volonté intense,  avec une forte envie de réussir (voir rubrique échec ci-dessus 3, la pratique associée à l’idée de discipline imposée peut devenir systématique, rigide, voire même lourde et dogmatique. Les méditant(e)s qui sont atteints par cette récupération égotique développent ce genre d’attitude sérieuse, solennelle, ennuyeuse et sectaire et tout ce qui n’est pas utile pour devenir le/la meilleur(e) est dévalorisé et écarté comme inutile.

C’est l’attitude ‘compétition’ caractéristique de l’Ego toujours centrée sur l’avenir et la réalisation d’un but idéal, qui ne se préoccupe pas de savoir si ‘moi’ sera ou non capable d’atteindre le but fixé : dénuée d’ouverture, d’énergie, d’intelligence et d’humour, cette approche tend à créer des œillères, réduire l’intelligence adaptative, incapaciter la conscience corporelle et rendre insensible à toute la richesse du moment présent. En résumé il s’agit d’une situation/attitude mentale bornée, hors contexte et stressée, inefficace, contre-productive qui a toutes chances de générer l’échec qu’il s’agit soi-disant d’éviter.

  

En Sémantique Générale, la conscience d’abstraire

En logique Non-A5, une façon plus efficace de réfléchir à ces questions consiste à sortir de la structure mentale ‘oubien-oubien’ trop limitée et à étudier comment la synergie d’un certain nombre de phénomènes-source (que l’observateur de la situation va sélectionner lui-même en fonction de ses capacités et de ses limitations) concourent à la réalisation d’un phénomène Résultat qui peut être appelé but, objectif, terme, etc.

À propos de cette histoire de « but », la Conscience d’Abstraire joue ici sur les 3 prémisses de la SG à savoir :

1°) la conscience1 de la non-identité : ce que nous pouvons dire-écrire-penser n’est pas ce qui se passe,

2°) la conscience2 de la non-toutité : nous ne pouvons pas tout connaître, pas tout savoir, pas tout dire, pas tout penser, et

3°) la conscience3 de l’autoréflexivité, à savoir que :

a°) toutes les représentations que nous pouvons construire sont aussi le reflet de nos limitations, aveuglements, conditionnements etc.,

b°) nous construisons et utilisons des cartes affligées d’un défaut de structure majeur : elles sont statiques alors que le territoire que nous représentons est en perpétuel changement, évolution et transformation.

 

En arts martiaux, la posture et la cible

L’art de la méditation appliqué aux Arts Martiaux (et l’exemple que je développerai ici sera le Tir à l’Arc) donne une grande importance à l’entraînement de la posture ‘physique’ externe visible et à l’entraînement de la posture ‘mentale’ interne invisible, ces phénomènes-source conditionnant dans une très grande mesure l’efficacité du résultat qui consiste quand même à atteindre le centre de la cible.

La cible a sa raison d’être. Elle reflète notre tir d’une manière indéniable. Si la flèche ne va pas à la cible, alors il y a quelque chose qui manque. Bien sûr, il peut y avoir un effort manifeste et une sincérité dans le tir (ces qualités sont en elles-mêmes appréciées) mais pour s’en tenir à la discipline de seisha seishu (touche correcte=tir correct), la flèche doit aller à la cible.

La cible nous fournit aussi l’occasion de nous confronter au désir. Tout le monde a le désir de toucher la cible, mais, avec la pensée du résultat, nous sommes automatiquement séparés du moment et des conditions de l’ouverture totale qui produit son lâcher propre. Le désir est toujours une idée, un espoir ou une attente qui ne peut que nous écarter de la situation réelle. Il nous faut travailler sur le désir et la sensation de frustration que nous produisons à partir de notre attente. C’est une condition normale dans le processus d’apprentissage. Ceux qui veulent faire de la spiritualité et qui prétendent ne pas être concernés par le résultat s’abusent eux-mêmes.6

  

Observer l’activité mentale

Le thème central de l’enseignement de Maître Kenzo Awa, (début 20ème siècle) consistait à faire travailler aux élèves l’observation de l’activité mentale consciente de façon à « n’être pris par rien » (tora warenai), de façon à ce qu’ils s’abandonnent complètement au tir et à la situation. Pour que cela soit possible, il s’agit de reconnaître que notre corps, notre esprit et nos pensées ne nous appartiennent pas et qu’ils ont leur vie propre comme partie intégrante de La Vie.

Dans le Kyudo, la tenue de l’arc demande une compréhension qui permet d’exprimer complètement son énergie et sa vie. C’est une relation et un dialogue qui ne se limite pas à l’idée de l’arc pris comme un simple outil qu’on manipule pour un résultat. La posture corporelle est réglée de sorte que la disposition des articulations et l’utilisation de la force musculaire soient naturelles et correctes.

La respiration et la posture doivent aussi obéir à la loi naturelle d’effort minimum et de confort maximum que le Maître Awa exprimait en disant que « pour tirer, on n’a besoin de rien » (nani mo iranu), rien d’extraordinaire. Quand on apprend à utiliser le corps dans le bon sens et à reconnaître le fonctionnement naturel de l’arc, les conditions sont réunies pour comprendre qu’il n’y a rien à rajouter pour réussir. Il y a juste à respecter et à utiliser le déroulement naturel de la situation.

Le paradoxe que nous expérimentons est que nous nous sentons séparés et en manque de quelque chose et cependant il n’y a rien à se procurer. Chercher à « acquérir du naturel » dans la situation relève du non sens, le naturel étant 1°) un résultat, 2°) un concept immatériel.

Nous avons plutôt besoin de moins que de plus ; nous devons nous débarrasser de tout le bavardage mental, les malentendus et nos propres idées sur comment on devrait faire les choses. Tout cela se trouve en trop et empêche le ‘naturel’ de se produire. L’entraînement à développer la technique se fait en réalité en rejetant tout ce qui empêche d’exister ce qui se passe dans sa plus grande simplicité. C’est pourquoi nous avons besoin d’attitudes relationnelles telles que l’acceptation, la confiance, le lien qu’on établit avec notre ressenti d’expérience plutôt que notre compréhension intellectuelle.

L’Esprit Ordinaire qui fonctionne en oubien/oubien considère cette situation comme un paradoxe. Dans la pratique en Esprit d’Eveil, la position juste consiste à fusionner ensemble la compréhension intellectuelle et la conscience corporelle. La recherche du but idéal peut être poursuivie, mais en acceptant la matière de fait (matter of fact) de la situation, de même que la compréhension technique ne doit pas se faire aux dépens d’une « prise de conscience » vécue.

L’entraînement est au fondement de tout cela. Bien que l’instructeur nous pousse quand nous sommes paresseux ou que nous nous fuyons nous mêmes, et bien que nous ayons l’expérience de tous ceux qui sont venus avant pour nous aider, la pratique est l’instructeur véritable, c’est là où la vérité de seisha seishu (touche correcte = tir correct), se réalise. Sans la répétition quotidienne de s’adonner à la pratique et de s’y confronter, rien ne se réalise. Car personne ne peut faire ça pour nous. Seul notre propre effort et notre propre persévérance peuvent rendre cela possible.7

  

En Conscience corporelle, placer l’attention seconde

N’oublions pas de rappeler que même si nous recherchons le profond, c’est toujours l’ordinaire. Dans la salle de pratique, il n’y a pas de philosophie, juste l’entrainement du corps et de l’esprit pour trouver sa vraie nature. Mais, dans la culture qui est la nôtre, le corps est tellement confisqué par nous-mêmes. Notre «personnalité» s’exprime par le visage et les mains. Envoyer l’énergie par les mains, le visage et le haut du corps exige beaucoup ; et avec la focalisation de la force dans le haut du corps et la respiration coincée dans la gorge et le haut de la poitrine, le corps dans son entier ne peut pas fonctionner naturellement. La conscience du corps devrait se centrer dans l’abdomen, juste sous le nombril, connu dans les pratiques de méditation et dans les arts traditionnels japonais sous le nom de tanden ou, plus communément, de hara. C’est dans ce centre que nous commençons par rassembler, tant notre concentration que notre respiration. Avec cette focalisation, le pratiquant exprime l’état naturel de non-dichotomie du corps et de l’esprit. L’acte juste au moment juste, sans personne (ego) pour le revendiquer comme sien. Sans la dualité ou l’attachement à nos expériences, nos sentiments et nos pensées, nous pouvons être ce que nous sommes.4

  

L’acte juste

Dans l’idée de « poursuivre un but », ce n’est pas le « but » qui est toxique, mais l’acte de « vouloir » poursuivre. Cela dit, il importe de comprendre que cet acte de poursuivre n’est pas un phénomène source mais un résultat. Pour que cette énergie de désir-action m’anime, il a fallu qu’elle prenne naissance dans le processus primordial de Souffrance, cette Soif majuscule, et inconsciente d’avidité, de volonté de réussir, de gagner, etc., qui repose sur le Manque-Désir, qui trouve naissance dans l’ensemble de nos conditionnements mentaux8, ce qui intègre la totalité des processus organiques et spirituels, psycho-biologiques, matériels et immatériels.

Dès que la volonté inconsciente de gagner ou de réussir est présente, cela signifie que le Désir9 a déjà contaminé depuis longtemps l’ensemble de l’activité mentale. Dès que ce fonctionnement inconscient est en place, la logique infernale du Désir peut se mettre en place. Tous les actes de mon existence vont être en parfait aveuglement asservis au but que le Désir me présente comme l’idéal pour faire cesser la souffrance. À ce détail près que même si je l’atteins, la Soif toujours inconsciente ne me lâchera pas et m’assignera tôt ou tard un autre but à réaliser. Ce but se présentera de façon différente, bien sûr. Mais la logique sera la même.10 C’est pourquoi la logique bouddhiste parle de la Roue de la Souffrance, qui tourne dans le sens du ‘karma’, pour désigner l’ensemble des événements  qui conditionnent ma vie et leurs conséquences répétitives. Dans le sens inverse, le Bouddha fait tourner la Roue du Dharma, l’énergie de l’Enseignement qui interrompt par la pratique les processus de souffrance et leurs conséquences.7

C’est dans ce contexte que les bouddhistes ont défini un concept qu’ils appellent l’acte juste, (aussi appelé l’acte pur, l’acte de Bouddha, le non-acte) qui correspond à l’idée de Non-Agir, Non-Vouloir et aussi à la définition négative du zen : « Sans but ni esprit de profit ».

Vu de l’extérieur, il ressemble à l’acte dit « mécanique»  ou « ordinaire» , à cette différence près qu’il s’agit d’un acte qui est issu d’un niveau de conscience qualifié de vision juste ou clairvoyance parce qu’il n’est conditionné par aucune réaction, émotion, intention ni volition. C’est pourquoi cette catégorie d’actes est appelé « acte pur », autrement dit, non pollué par les émotions perturbatrices, jugements et interprétations divers qui constituent les terrains d’expression du processus-ego.

« Sans but ni esprit de profit » peut aussi se traduire par :

1°) Seulement ce qu’il y a à faire.

Cette formulation met de façon implicite l’accent sur beaucoup d’observation, nécessaire pour ne rajouter aucune difficulté à celles qui sont déjà là, aucune contrainte à celles déjà existantes, aucune interprétation risquant de vicier la simplicité des « choses comme elles sont ». Si invention il y a, elle consiste à travailler à partir des configurations existantes pour exploiter leur potentiel en prenant soin de ne pas gêner, ne pas en rajouter, ne pas violenter, ne pas s’opposer par un « je veux » importun à l’expression existante et naturelle de l’énergie de la situation.

Et aussi par :

2°) Réaliser seulement le Possible au Présent.

Autant la précédente formulation est de type ‘gestionnaire’, autant celle-ci ajoute à ce qui précède 1°) l’idée que l’énergie de la situation contient un potentiel énergétique qui va pouvoir s’exprimer à travers l’intelligence créative de celui/celle qui va s’en faire une représentation correcte, et 2°) l’idée que l’action juste va consister à se limiter à exprimer/exploiter/développer ledit potentiel sans chercher à dépasser les limites et les contraintes techniques qui sont celles des différents contextes en interrelation dans l’énergie de la situation.

  

Les obstacles

Le processus de transformation qui conduit à vivre ‘sans but’, sans ‘volonté de vouloir’, implique une confrontation avec la puissance nos propres structures égotiques. Ce projet rencontre en effet une opposition féroce de la paranoïa de l’Ego-Tyran qui semble se sentir attaqué dans ce qui constitue la racine de son pouvoir ordinaire sur nos existences : la volonté de puissance, le jeu de pouvoir, le désir de domination, le désir impérieux de diriger, et divers corollaires du type volontarisme, activisme, frénésie de construction, stakhanovisme, etc., ce à quoi il faut ajouter toutes les stratégies tordues que Machiavel a si bien décrites et qui sont destinées à faire en sorte que l’Autre, quel qu’il soit, finisse par faire ce que Je Veux.

Le contre-discours égotique qui se présente ressemble à : « C’est n’importe quoi ! Si tu crois que c’est en laissant faire les gens et en ne s’occupant de rien que les choses avancent ! Tu sais bien que quand personne ne dirige, c’est le bordel ! » Etc. Et lorsque l’Ego-Tyran sent qu’il a peut-être perdu la partie… « Alors tu abandonnes… Incapable de diriger ta vie, incapable de savoir ce que tu veux ! Tu as toujours été comme ça, faible, lamentable. Reprends-toi ! Secoue-toi ! Fais quelque chose ! »

L’Ego-Tyran joue sur son trio infernal préféré, à savoir les sentiments d’impuissance-indignité-culpabilité dans le but évident de ‘me’ renvoyer dans l’activisme aveugle : « Fais quelque chose ! Même si ça rate, ce sera mieux que rien ! Au moins, tu te seras remué(e) ! » Le but caché est plus subtil. N’importe quel moyen de retrouver son pouvoir de direction occulte mérite d’être employé pour que je revienne à ma stupeur et à mon esclavage ordinaire, avec un esprit ordinaire au maximum d’intensité possible et mes compteurs de conscience au minimum. C’est ainsi que règne l’Ego.

  

User l’Ego

Les Processus Egotiques ne se délitent pas par le conflit ouvert et par l’emploi de la violence. Comme dans la planète du mal du 5ème élément, l’Ego utilise à son profit toutes les configurations mentales qui sont les siennes et dont l’inventaire constitue la liste complète des poisons, passions et émotions perturbatrices11. C’est pourquoi le succès de l’opération dépend de la régularité de notre entraînement anti-égotique et de notre habileté à cesser d’employer ses moyens.

Dans la perspective de l’acte juste, assez loin de la logique des fonctionnements égotiques que je viens de décrire, l’entraînement aux savoir-faire du Non-Agir passe par des attitudes-principes d’absence de violence parce qu’elle implique l’absence de dégât, l’absence de préjudice et l’absence de réparation.

En nous incitant à quitter les attitudes stéréotypées, crispées, névrosées et un peu stupides de l’Ego, les Stratégies du Non-Agir nous obligent à devenir intelligent(e)s :

Au lieu de forcer, trouver une adaptation en douceur,

Au lieu de s’agiter, rester tranquille,

Au lieu de s’inquiéter, attendre et voir venir,

Au lieu de fatiguer, économiser ses forces pour la suite,

Au lieu de stresser, revenir en détente pour mieux percevoir,

Au lieu d’accélérer, ralentir pour mieux observer,

Au lieu de ‘payer pour voir’, observer l’évolution naturelle,

Au lieu de dépenser, traiter les hémorragies financières,

Au lieu d’affronter, chercher les voies de passage libre, etc.

 

Discerner entre Désir et Attirance

Pour y parvenir, le retournement de l’attention et la configuration12 de conscience corporelle sont nécessaires. Il s’agit de convertir systématiquement l’énergie contenue dans chacune des tentatives d’extériorisation forcenée de l’Ego en processus d’intériorisation13.

Pourquoi ‘rentrer à l’intérieur’ ? Parce que s’il s’agit de (re)trouver la Voie Droite, ‘trouver notre sens’, etc.,  nous allons devoir sentir ce qui nous fait plaisir. Ceci implique de faire une claire différence de perception organique entre l’énergie du Désir9 qui renvoie à la Faim/Soif/Manque, (et aux solutions qui sont de l’ordre de prix et du coût)  et l’énergie d’Attirance14  (connectée aux questions de Valeur et de Sens), qui porte aussi d’autres noms comme l’Aspiration (au changement), l’Inspiration (artistique), accompagnés de l’attention, de la motivation, de la volonté, de la mobilisation énergétique, etc., qui sont nécessaires à la réalisation du plaisir de vivre dont le ressenti-processus d’Attirance constitue l’indicateur.


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1 Voir leçon 27 : Esprit Ordinaire, Esprit d’Eveil.

2 Koan : Dans la tradition du bouddhisme zen, énonciation incompréhensible par le seul intellect, ayant valeur de description, voire d’explication, et dont le sens ne peut être perçu que lorsqu’il est possible de la renvoyer à une expérience vécue. Les Soufis disposent, dans le même axe pédagogique, des « Histoires-Enseignement ».

3 Voir Leçon 35 : Structure OubienOubien.

4 Voir leçon 5 : Les Gardiens du Langage Courant.

5 Non-Aristotélicienne : Voir Mode d’emploi N°2 : Logiques de la Sémantique Générale.

6 Liam O’Brien dans le Journal of the Buddhist Society (London) : The Middle Way, Feb.-Apr. 2004, vol.78, n° 4.

7 Tout ce passage est une adaptation /réécriture de ce même article lisible sur
www.kyudo-geneve.ch/kk_fr/articles/…/zen_art_archery.pdf (4).

8 Mental, adjectif : voir leçon 2, vocabulaire du T.I.

9 Au sens des 3 poisons : voir la leçon 22 : nos 4 Vérités et leçon 33 : Poisons et Passions.

10 C’est la logique répétitive appelée « Invariant de structure », invisible pour qui en est l’auteur-victime, souvent visible par son entourage.

11 Que certains textes indous fixent à 53000, sachant qu’il s’agit d’une façon imaginale de dire « une infinité ».

12 Voir Leçon 02 : Vocabulaire du Travail Intérieur.

13 Voir Leçon 24 : Processus d’Intériorisation.

14 Amoureuse ou non, érotique ou non, sexuelle ou non, etc.