Leçon 41 – Inespoir contre Egollywood

Le langage courant dispose d’un dicton célèbre : « L’Espoir fait vivre ». Expérience faite, je dirais plutôt survivre. De la même façon que Karl Marx désignait la Religion (concept général) comme « l’Opium du Peuple », l’Espoir (concept général) peut être considéré comme l’Opium des gens qui n’ont pas de ‘Religion’, autrement dit, aucune structure/représentation de développement spirituel qui puisse leur servir de base pour leur inscription civique et sociale. Nous allons voir comment.

Commençons par déblayer l’environnement sémantique direct :

Espérer : « considérer quelque ‘chose’ comme devant se réaliser » mais aussi, attendre un événement heureux » (étym. idem)

Espérance : « sentiment qui fait entrevoir comme probable la réalisation de ce qu’on désire ». Le terme désespérance qualifie la perte du sentiment d’espérance. (étym. idem)

Désespoir : « perte d’un espoir, ou de tout espoir », mais aussi « affliction extrême, grande contrariété qui porte au découragement. » (étym. idem)

Inespéré : « un événement heureux et imprévu que l’on n’espérait pas » voir se produire. (étym. idem)

Espoir : terme qui désigne le « sentiment d’attente d’un événement heureux », et par extension, l’occasion d’espérer ainsi que le fait d’espérer. (Dic. Robert Etym 1992). Depuis 1704, le mot « espere » s’emploie à la chasse en langue d’oc pour désigner « l’affût ». Il proviendrait de l’ancien provençal « espera » qui signifiait « l’attente ».

Avec cette seule définition du mot « espoir », nous voici équipés pour comprendre l’un des ressorts inconscients les plus pourris de notre existence.

1°) Sentiment : lorsque vous ressentez un espoir, l’identifiez vous comme un sentiment ? Certainement pas ! Faites l’expérience et posez la question autour de vous. Si vous le saviez, vous reconnaîtriez en conscience corporelle le produit/résultat d’une configuration mentale tout à fait inconsciente qui mixe (dans votre peau aux niveaux silencieux) des sensations avec des interprétations (de 1er ordre) de ce qui se passe dehors- dans-le-‘monde-extérieur’), associée à un jugement (de 1er ordre) (j’aime/j’aime pas).

Ce résultat donne lieu à une projection (de 1er ordre) sur l’événement (extérieur ou intérieur) qui l’a déclenché. Une nouvelle interprétation (de 2nd ordre) produit un nouveau jugement (de 2nd ordre) qui métabolise de façon inconsciente tout ce que je viens d’exposer en croyance tout aussi inconsciente, laquelle va conditionner à la suite toutes les décisions que vous êtes amené à prendre.

Jusque là, pas de problème : je veux dire que notre organisme fonctionne ainsi de façon habituelle. Le problème vient plutôt du fait que nos interprétations, jugements et croyances (de 1er et 2nd ordre aux niveaux silencieux et inconscients) sont la plupart du temps un peu faux, par rapport à ce qui se passe et que dès qu’ils sont projetés, nous y croyons. Nous n’avons pas la formation ni l’habitude de mettre en doute la pertinence et l’intérêt de ces croyances ‘organiques’, et ce justement parce qu’elles le sont, organiques. Le discours inconscient à ce niveau s’énonce de la façon suivante : « Je le sens, donc c’est vrai. ». Or, cette prémisse est fausse.

2°) Attente : lorsque « vous vous attendez à », identifiez-vous cette situation comme une configuration mentale piégée d’origine égotique ? Certainement pas ! Et pourtant, la formulation « Je m’attends à » devrait vous alerter.[1] Faites l’expérience et demandez une définition autour de vous. Sans doute obtiendrez vous une réponse en forme de « C’est quelque chose qui… » Mais STOP ! Un sentiment n’est pas une ‘chose’ ; je viens de décrire l’ensemble complexe des phénomènes mentaux que recouvre ce terme. Une fois de plus, notre langage courant nous fabrique ici une fichue imprécision.

Les situations d’attente sont très variées ; par exemple, l’une des plus rapides se produit lorsque les coureurs à pied attendent le coup de feu du départ. Une autre consiste à attendre l’illumination de la Tour Eiffel à chaque heure de la nuit, avec une qualité d’émotion supplémentaire s’il s’agit du nouvel an et du feu d’artifice qui va avec. Mais il  y a aussi la façon dont un jeune papa attend l’arrivée d’un ‘heureux événement’ à côté de la salle d’accouchement. Il y a aussi l’attente du passage, pas forcément probable, du RER B à une gare quelconque située entre les terminus… etc.

Mais cela fonctionne aussi pour l’attente des événements épouvantables et générateurs de souffrance : certaines personnes sont spécialistes de la production d’angoisse constante, surtout lorsque tout va bien, justement parce que ça ne peut pas durer. L’univers se charge en général de leur donner raison, tôt ou tard, ce qui a pour effet de renforcer leurs certitudes et de les empêcher de vivre leur vie autrement que sur le mode d’une inquiétude permanente, génératrice du Stress Longue Durée. Dans ce contexte intérieur stressé ‘dans le vide’, lorsqu’un drame objectif survient, un véritable soulagement se produit… enfin ! Après l’at-tente, quelle dé-tente !

Du point de vue étymologique, at-tendere signifie tendre vers. Cette idée de ‘tension’ nous renvoie à une réalité organique complexe, à savoir la tension musculaire dynamique, sanguine et nerveuse associée à l’attention subtile et invisible, processus à plusieurs niveaux par lequel notre conscience ‘prend connaissance’ des événements intérieurs et extérieurs qui se produisent. Il ne s’agit pas d’une abstraction intellectuelle ; il s’agit d’un événement organique consommateur d’énergie qui prend la forme d’une mobilisation mentale globale, autrement dit, une situation objective de stress tournée vers un but, un objectif, un résultat, etc..

Nous vivons à longueur de journée des situations d’attente inconscientes et il importe de comprendre qu’il n’y a pas d’attente sans interprétation de la situation, c.à.d. une intervention de l’intellect dans le domaine verbal. Si je me lève le matin pour aller travailler, c’est parce que je suppose que je vais pouvoir prendre ma voiture, ou le train, ou le métro etc., je fais même l’hypothèse que je vais arriver jusqu’à mon lieu de travail.

Si je me lève pour aller me faire un café, je le fais parce que je m’attends à ce que ce soit possible et parce que je crois que je vais probablement y parvenir. Je ne mets pas en doute, d’habitude, tous ces événements mentaux qui fonctionnent comme une croyance globale qui fait que je me lève et que je fais ce qu’il y a à faire pour y parvenir. Si je n’y croyais pas, de la façon la plus inconsciente, je ne me lèverais pas, tout simplement.

Nos suppositions>hypothèses>croyances inconscientes conditionnent tous nos fonctionnements ordinaires. Tout ce que nous ne pouvons pas vérifier reste techniquement à l’état de suppositions capables de se transformer en croyances inconscientes très rapidement. Il suffit que nous n’y fassions pas attention.

3°) Evénement heureux : n’en déplaise au dictionnaire, au langage courant et à nos aveuglements ordinaires, les « événements heureux » n’existent pas plus que les événements malheureux. Ni ‘en soi’, ni dans le relatif, ni dans l’absolu. Dans la ‘nature’ ou la ‘réalité’ intérieure ou extérieure, il ne se produit que des événements. Le terme heureux (ou malheureux) signale qu’il y a quelqu’un qui l’interprète et le qualifie comme tel. Il s’agit d’un jugement de valeur… ajouté.

Résumons donc à présent ce que cette observation analytique nous apprend.

Le terme Espoir désigne une configuration mentale qui anime une personne à son insu ; elle consiste à attendre qu'un événement (intérieur ou extérieur) se produise en faisant l’hypothèse prioritaire qu’il se produira et en minorant l’hypothèse qu’il ne se produira peut-être pas, sans étude ni vérification des paramètres de la situation. Il s’agit d’une situation à risque élevé de déception.

 Elle fonctionne comme un pari stupidement inconscient, dont l'origine est le désir et le manque, et qui génère de la souffrance dans tous les cas ; parce que dès que je suis heureux, l'Ego propose immédiatement une comparaison avec un moment passé douloureux pour signifier que ce n'est pas normal et que ce moment de joie (forcément illégitime au fond) va surement s’arrêter bientôt et certainement coûter cher.

L’EgoSystème est très fort pour trouver des explications qui lui conviennent. Lorsque nous supposons que les événements vont bien tourner et qu’ils ne tournent pas bien, nous appelons cela la malchance et cela nous consterne. Lorsqu’ils ne tournent pas mal, nous appelons cela la chance et nous nous réjouissons d’avoir échappé au pire. Lorsque notre intuition ne fonctionne pas suffisamment, nous supposons que certains événements vont se produire ou pas. Nous supposons aussi que l'avenir est inconnaissable et quand nous sommes pris au dépourvu, nous accusons le Destin, ou la Fatalité. Et peut-être pouvons nous comprendre à présent que l’Espoir produit de façon automatique…

La Déception

Le Dictionnaire Robert en donne quelques synonymes, à savoir agacement, contrariété, déplaisir, désappointement, irritation, mécompte, mécontentement, peine, souci. La liste n’est pas terminée. Pourquoi ne pas y ajouter frustration, par exemple, qui serait pourtant bien à sa place ? Un autre dictionnaire nous dit qu’Alfred de Vigny et Maupassant l’employaient au sens de déconvenue, désillusion. Quant à l’origine bas-latine, deceptio  désigne l’action de tromper, d'être trompé. Ça va quand même très bien avec l’illusion !

Dé/ception se décompose en dé, préfixe qui se retrouve dans démolir, déparer, désargenter, dépression, désir, dégoût, désagrément, dépit, dénigrer, etc.,  et qui exprime qu’une action ‘négative’ est en train de se produire, et ception, issu du verbe captare, qui signifie prendre, tout simplement. Les mots que nous connaissons qui en proviennent sont capture, capter, réception, conception, captiver etc.,

L’idée de capter, de capturer, dans cette étymologie ‘purement occidentale’ en apparence rencontre le concept bouddhiste de « Processus de saisie de l’Ego » dans le concept du désir-attachement, qui constitue la première des 6 Passions-Racines.[2] Suite logique du désir (le 1er Poison), qui se repère à la volonté de posséder et d’accumuler, l’avidité, la ‘faim’ et la peur irrépressibles liée au manque, à l’attachement, au(x) besoin(s), à l’envie, à l’attirance, etc., il s’agit de chercher à conserver ce qui a été désiré, ou de chercher à conserver le principe du désir lui-même qui aboutit à l’un des chef-d’œuvre du fonctionnement égotique : le désir du désir.

Les 6 passions racines se présentent comme la combinaison des 3 poisons fondamentaux … (stupidité, désir, colère) avec comme résultat invariable de souffrir de la situation de façon aveugle. Il faut bien comprendre que chaque effort destiné à compenser la souffrance de base (le poison) consomme et vampirise l’énergie qui devrait être utilisée à prendre conscience.

C’est pourquoi le processus de déception provoque, lorsqu’il se produit, des réactions analogues aux comportements du petit enfant à qui l’on a arraché son jouet. Surprise, indignation, frustration, plainte, colère, voire violence et agressions à suivre etc., s’y donnent à cœur joie. A l’instar de Louis XIV qui possédait le Royaume de France et s’en considérait comme le gestionnaire-propriétaire sachant que seul Dieu se trouvait au dessus de lui, la fonction Ego-Tyran est à l’affut de tout ce qui peut être désiré, capturé, saisi et possédé dans le monde matériel et immatériel, son insondable ‘faim’ ne connaissant aucune limite. Et lorsqu’il se trouve contraint de « lâcher prise » il en fait au choix un drame, un scandale, un opéra par forcément comique, une crise d’hystérie, un caprice des dieux, un ‘cacanerveux’ et dans tous les cas, un épisode dépressif pour conclure la représentation, au sens le plus ‘comédie’ du terme !

C’est pour tenir compte de cette réalité théâtrale qui constitue une véritable signature de l’EgoSystème que j’ai créé, dans le courant de l’année 2010 le mot…

Egollywood : Ce terme désigne la ‘maison de production’ de l’EgoSystème, à savoir les mille et une façons dont cette fonction mentale complexe produit de façon continue des images, des pensées, des émotions, des sentiments et des associations [3], etc., pour projeter sur l’écran de notre conscience un univers mental qui n’a rien à voir avec l’Instant Présent. Ce film-théâtre-conférence-symposium-émission-télé-vidéo-etc., fonctionne de façon suffisamment puissante et efficace pour nous croyons dur comme fer ce qu’il nous raconte en pleine inconscience, même et surtout si la base de notre croyance est complètement invraisemblable (terme qui signifie « qui ne semble même pas vrai dès la première vue »).

L’ensemble fonctionne sur la même structure mentale que la roulette, les machines à sous et tous les jeux de hasard : l’addiction émotionnelle à l’adrénaline et l’ignorance de la réalité des processus techniques inconscients qui animent l’ensemble.

Pour se distraire de la façon dont il banalise tous les aspects ‘ordinaires’ de l’existence, l’'EgoSystème adore me/nous/se raconter des histoires et se/me/nous projeter des films intérieurs pour avoir l’impression de vivre une vie passionnante. De son point de vue, sans passion, sans risque et sans échec le plus dramatique possible, la vie n’est pas intéressante.

Cette production Egollywood garantie est censée nous 'motiver' et nous faire ressentir des émotions fortes associées à un discours inconscient, auto-hypnotique et hallucinatoire, du genre : « C'est extraordinaire, je suis en train de vivre des moments passionnants, je suis l’héroïne (ou le héros) de ma vie. Mes désirs les plus fous sont peut-être en train de se réaliser ! J’y crois parce qu’il faut y croire pour avancer ! C'est magnifique ! Je remercie d’avance et je prie l'UniverCiel, Yahvé Pourtant-tout-prévu, Bouddha aux pommes et au calvados, Jésus Crie-Faites-le-Taire, Mahomets-toi-là-que j'm'y pousse, les Archanges, les Trônes, les Puissances, les Dominations et tout le Panthaléon Céleste ! Au cas où ils existeraient, (et justement, pour l’instant, je choisis d’y croire), je supplie tout ce monde là de me donner un coup de pouce pour que tout se passe bien !  Je vous paierai avec des prières, mais exaucez moi, s’il vous plaît. Ça ne vous coûte rien et ça me rendrait si heureux... ! »

L’EgoSystème est le Grand Magicien producteur d'Egollywood. Les Soufis disent qu’il est toujours possible de rêver d'un grand festin, d'une grande jouissance ou d'un grand amour. Mais tant que ‘ça’ rêve, ‘ça’ ne se produit pas. Tôt ou tard, les rêves (espoirs) sont déçus. S'ensuivent de façon inévitable... frustration, colère, effondrement, désespoir... suivis de... un nouvel espoir, un nouvel "On y croit, on va y arriver, tout peut arriver ! ", une nouvelle motivation, alimentés par  les souhaits, les rêves, etc., « parce qu'il faut bien vivre quand même non ? Et puis, sans désir ni espoir, à quoi ça sert de vivre ? »  En langage poético-analogique à usage pédagogique, j'appelle ça le Manège Infernal et ce qui fait marcher tout ça, ce sont les sentiments d'impuissance, d'indignité et de culpabilité, que j'appelle le Trio Infernal.

Inespoir : terme inusité à l’origine littéraire actualisé par Chöghiam Trungpa au cours d’une série de conférences réunies dans le livre « Folle Sagesse », publié aux éditions du Seuil en 1993. Ce concept désigne une configuration mentale qui échappe au système égotique dans la mesure où elle sort de la dualité espoir/désespoir ; cette dualité constitue une application du Système Oubienoubien.[4]

Cette configuration mentale consiste à installer une sorte d’avertisseur de conscience automatique dès que l’attention seconde détecte n’importe quelle production de l’esprit du type Egollywood, de façon à en revenir à l’exercice du Stop[5]. A la suite de quoi, le mode d’emploi d’invalidation de la souffrance peut être réalisé tel quel, sachant qu’il s’agit de revenir à une perception correcte de la conscience corporelle.

Enfin, un résumé verbal et intellectuel semble nécessaire, histoire de rappeler la logique d’ensemble du Système Oubienoubien qui structure cette histoire :

  • Il n’y a pas de désir sans manque,
  • Pas de déception sans attente,
  • Pas de désespoir sans espoir,
  • Pas de désespérance sans espérance,
  • Pas de colère sans frustration, etc.

Sans entraînement de Sémantique Générale, la plupart des personnes fonctionnent à leur insu avec cette vision du monde dualiste qui leur interdit d’admettre[6] ce qu’elles sont en train de vivre de façon ‘nue’, c’est-à-dire, dépourvue d’illusion, d’interprétation, de supposition, d’inférence, de rêve, d’espoir et donc, d’affabulation. Elles vivent dans une ambiance mentale égotisée qui leur semble parfaitement vraie, mais elles payent au prix fort de souffrance l’ignorance de cette illusion.

Le travail de méditation demande à être réalisé « sans but et sans esprit de profit » pour empêcher le système-peur égotique de fonctionner 1°)  sur l’espoir et la déception 2°) sur le désir du but au détriment des situations d’apprentissage et d’entraînement.  

Il n’y a rien à réussir lorsque l’idée d’échec n’existe pas. Quand il n’y a ‘rien à perdre’, il y a ‘tout à gagner’, et quand il n’y plus ni espoir ni désespoir, il n’y a plus de déception possible : c’est là que la perception de la ‘Réalité’ [7]commence.

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