Leçon n°35 – La Structure OubienOubien

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En 1947, Korzybski écrit1:

« Analysant les codifications aristotéliciennes, j'ai dû faire face à des orientations bi-valentes de type ‘ou bien - ou bien’. J'admets avoir été stupéfait pendant de nombreuses années de constater que pratiquement tous les humains exercent un genre d'évaluation de type ‘ou bien - ou bien’.

Je fis ensuite la ‘découverte’ évidente que notre relation avec le monde externe et interne à notre corps s'avère grosso modo souvent bi-valente. Nous avons le jour ou la nuit, l'eau ou la terre, etc. Dans le monde vivant, nous avons la vie ou la mort, notre cœur bat ou ne bat pas, nous respirons ou nous étouffons, nous avons chaud ou froid, etc. On observe de semblables relations à des niveaux plus élevés. Nous avons ainsi l'induction ou la déduction, le matérialisme ou l'idéalisme, le capitalisme ou le communisme, les Démocrates ou les Républicains, etc. Et ainsi de suite, indéfiniment, à tous les niveaux.

Dans l'existence, de nombreuses questions ne sont pas aussi tranchées ; par conséquent, un système qui postule l'acuité générale du ‘ou bien - ou bien’, et par là-même objectifie2 les ‘catégories’, est trop limité ; il faut le réviser et l'assouplir en lui incorporant la notion de ‘degré’. Ceci nécessite une ‘façon de penser’ physico-mathématique qu'offre justement un système non-aristotélicien. »

L’expression « langage symptôme » fait référence à une attitude de conscience systématique, utilisant les prémisses de la Sémantique Générale, consistant à traquer et dépister des formulations à haut potentiel toxique ou pathogène surgissant de façon inconsciente dans le discours verbal et/ou écrit, autant des autres que de ‘moi’3.

Ces formulations permettent de supposer et d’aller vérifier aux niveaux silencieux l’existence des articulations mentales toxiques qui leur correspondent. Tant qu’une formulation toxique continue à être présente de façon inconsciente et/ou même tolérée dans le langage de quelqu’un, elle continue son travail inconscient.

Elle perturbe la perception et la conception des représentations de la réalité et fonctionne comme un poison actif. Elle contribue à bétonner et à faire perdurer l’aveuglement spécifique ainsi que tous les processus de somatisation -fonctionnant de façon inconsciente- liés aux troubles sémantiques.

Dépistage général par observation :

Dans le langage courant, l’orientation mentale bi-valente « ToutOuRien » (ou encore, « OubienOubien ») se repère à des formulations du genre :

C’est tout l’un ou tout l’autre, Un point c’est tout,

On n‘y peut rien, Rien du tout, C’est tout à fait ça,

C’est complètement ça ! J’ai déjà fait tout ce qu’il fallait,

Absolument, très exactement ! Infiniment !

Je lui ai tout donné, Il ne serait rien sans moi,

Je n’y arrive jamais, je rate toujours,

C’est toujours la même chose

C’est comme ça, et pas autrement. Etc.

Mais cela peut être aussi, en variante et de façon beaucoup plus subtile, ... Ou bien J’aime ça, ou bien j’aime pas ça !4

Le principe à l’œuvre repose sur ce que nous appelons (en grammaire et psychologie française) les « couples d’opposés » toujours/jamais, beau/laid, fini/infini, ange/démon, bien/mal, vide/plein, etc.

La structure Ou-bien-Ou-bien, aisément repérable dans ces ‘oppositions’, cache bien d’autres aspects subtils qu’il faut également veiller à différencier, par exemple :

- sur quoi porte l’opposition, (c'est-à-dire, trouver l’objet de la projection ‘externe’ distincte du projeteur) (plan de l’objet)

- comment se fait l’opposition, (trouver l’articulation mentale ‘interne’ inconsciente du projeteur) (plan du sujet)

Cette recherche permet de confirmer que dans la plupart des cas de figure ordinaires, ces termes constituent des :

- cartes non conformes aux territoires,

- affirmations fausses par rapport aux faits,

- imprécisions implicites,

- législations cosmiques5,

- incantations magiques,

- déclarations sentimentales,

- pétitions de principe,

- bruits sans signification,

- cartes sans territoires. Etc.

Repérer ces formulations piégées ne suffit pas à parfaire le travail de conscience. Après le dépistage direct qui se fait par observation du langage symptôme, il reste à passer à la phase analytique et contempler les fonctionnements inconscients à l’œuvre chez ‘moi’ jusqu’à être saturé de cette observation. Le seuil de saturation s’obtient lorsque je ressens la certitude, l’évidence, que « Ça y est, j’ai compris ! Je sais pourquoi et comment cela fonctionne comme du poison, et je suis sidéré de n’avoir pas pu piger cela plus tôt, mais fort heureux de l’avoir enfin perçu ! »

Cette structure mentale est connectée, par contamination mentale et glissements de sens ordinaires, à plusieurs processus mentaux piégés. L’ensemble fonctionne alors comme une sorte de « Système ToutOuRien » dont les répercussions cellulaires autant qu’inconscientes affectent notre Organisme-comme-un-tout à tous ses niveaux de fonctionnement.

Dépister les processus d’objectification :

Le piège de l’objectification consiste à confondre de façon inconsciente des adjectifs, des adverbes, avec des concepts, et des concepts avec des objets.

Par exemple, l’adverbe « absolument », implique la référence au concept d’ « absolu » qui appartient au « couples d’opposés » absolu/relatif. Le référent de ce terme dans le réel physique objectif n’existant pas, (je ne peux pas présenter 30 grammes d’absolu) il s’agit bien d’une carte sans territoire.

Par exemple, le couple conscient/inconscient, faute de réalité physique objective vérifiable, mérite de n’être employé que comme adjectif, le substantif étant justement dépourvu de « substance ».

Dépister les législations cosmiques cachées :

Ces « opposés » peuvent cependant sembler vouloir dire ‘quelque chose’ ; auquel cas je peux tenter de trouver du sens à cette façon de parler à condition de la préciser. Cela se produit lorsque le contexte semble clairement défini, annoncé, explicite, par exemple, si je dis à Albert :

« Il n’y a rien dans cette boite de thé. »

Le contexte visible, apparent, annoncé, proclamé, désigné, c’est cette boite de thé là, et rien d’autre. Ici, le mot ‘rien’ fonctionne correctement. La boite de thé est visible et je peux vérifier de suite que ma formulation correspond à ce qui se passe aux n.s6. En pratique, ça marche, mais seulement au présent, parce que les contextes permettent de valider directement la pertinence de la verbalisation.

En revanche, si plus tard, je dis à Albert :

« Il n’y avait rien dans la boite de thé »,

cette proposition énonce (peut-être) des faits que j’ai observés à ce moment là. Albert a intérêt à être conscient d’abstraire, (i.e., à savoir ne pas croire en général que) « Il n’y avait rien dans cette boite de thé » Il a intérêt à être conscient que c’est ce que j’ai dit à propos de ce j’ai (peut-être) vu. Il peut vérifier que je l’ai dit, mais il ne peut pas vérifier ce que j’ai vu, ni si ce que j’ai dit est vrai. Par définition, il ne peut pas savoir ce qui s’est passé puisqu’il n’y était pas.

Dépister d’autres niveaux pièges implicites :

Dépourvue de date et/ou d’heure, ma formulation « Il n’y a rien dans cette boite de thé. » n’est déjà pas si précise qu’elle en a l’air. Je peux même la qualifier d’incorrecte dans ce sens où elle objectifie abusivement les faits en ne mentionnant pas qui est l’observateur de ce « rien ». Pour être conforme aux faits, la formulation « Il n’y a rien » doit être remplacée par la formulation « Je ne vois rien ». Pour être crédible, la formulation doit contenir le « je » de celui/celle qui a constaté ce « rien ». À défaut de pouvoir vérifier les faits, Albert peut au moins être certain de savoir qui les décrit et de choisir de lui faire confiance un peu, beaucoup, partiellement, complètement, passionnément à la folie, ou pas du tout !

Cette logique est semblable à celle des règles de procédure du droit. Un constat d’huissier ne mentionnant pas le nom de son rédacteur, l’adresse des faits constatés, la date et l’heure, est par définition irrecevable et inutilisable. Ceci constitue une application pratique du principe d’incertitude d’Heisenberg. La présence de l’expérimentateur constitue l’un des paramètres de l’expérience qui ne peut pas être négligé. Il s’agit d’un aspect de la troisième prémisse de la Sémantique Générale de Korzybski : une carte ‘est’ autoréflexive.

Dépister et Observer la Sclérose des Catégories :

Une formulation fausse par rapport aux faits, non contredite et non corrigée, est automatiquement et inconsciemment validée par l’organisme-comme-un-tout.

Cette prémisse nous rappelle que nos formulations incorrectes toxiques nous empoisonnent l’existence au quotidien. Nos oreilles sont les premières à entendre ce que nous disons. Et si personne n’est là pour nous aider à dépister notre aveuglement spécifique, nous validons inconsciemment nos propres bêtises et nous y croyons dur comme fer. Cette découverte originale de la Sémantique Générale permet de développer les orientations analytiques qui doivent m’inciter à observer soigneusement comment mon utilisation inconsciente de ces formulations binaires et réductrices :

- me coince dans des structures de pensée stéréotypées et répétitives, sans rapport avec l’évolution des événements,

- m’oblige à suivre des cartes qui ne correspondent à aucun territoire, et à payer le prix de la déception,

- limite mon intelligence, ma réactivité, mon inventivité, ma créativité, etc.,

- me conditionne à réagir de façon psychorigide, etc.,

- m’incitent à fonctionner sur des modes de résistance au changement qui vont à l’encontre de mes intérêts, etc.

Par exemple, lorsque j’entends quelqu’un dire : « Un point, c’est tout.» j’entends surtout qu’il n’est capable de ne voir-penser-parler que ce seul point dont il parle. Il exprime l’étendue de sa propre sclérose des catégories.

Comment utiliser cette connaissance dans votre vie ?

D’abord, en intégrant comme une règle de base de votre fonctionnement que, contrairement à ce qu’il vous raconte, votre esprit ordinaire ‘conscient’ ne perçoit pas tout, qu’il ne sait pas tout, et en plus, qu’il n’a pas toujours … raison. Loin de là ! En réalité, il n’est conscient que de ce qu’il est capable de ressentir ou de sélectionner sur l’instant, tout le reste étant rangé en ‘mémoires’ à court, moyen et long termes, pas forcément accessibles facilement, d’ailleurs.

Tel est le sens de la 2ème prémisse de la Sémantique Générale : « Une Carte ne recouvre pas tout le territoire qu’elle représente ».

Voilà pour l’intellect. Ensuite, ajoutez l’apprentissage de la pratique, telle qu’elle est décrite ci-dessous, et transformez le tout en entraînement. Certes, tant que ces méthodes ne vous auront pas été transmises de façon vivante, cela vous sera peut être difficile. Tant que vous fumerez du tabac, votre esprit sera certainement embrumé, etc., Mais essayez quand même !

1°) Commencez par la vigilance et le dépistage :

Apprenez à repérer, dans votre langage et dans celui des autres, tous ces termes mentionnés dans notre rubrique dépistage, au début de cet article. Observez comment ils se fabriquent de façon automatique et presque à votre insu. Observez en pleine action cette activité mentale qui consiste à parler à propos de ce qui se passe en oppositions, en absolus, etc. Laissez la faire en observant discrètement et sans intervenir. En faisant seulement cela, vous êtes déjà en train de quitter l’état d’inconscience. Et ensuite …

2°) Dès qu’il est terminé, bloquez le processus :

Intérieurement ou extérieurement, dites à voix basse ou haute : « STOP ! Ça juge, mais je ici-maintenant ne sais pas tout. » Et pendant 15 secondes, ne faites rien de particulier. Ne faites rien d’autre que de compter ces 15 secondes. Ne remplacez ce que vous venez d’interrompre par rien d’autre. Contentez-vous de ne pas valider et surtout, de ne pas suivre ce bavardage intérieur. Cet automatisme relève du commérage et pas de la connaissance. En Sémantique Générale, cette technique est appelée le Délai de réaction.

3°) Revenez en conscience corporelle :

À partir de la conscience blanche, au centre de la boite crânienne, envoyez votre attention première (laser) dans la conscience rouge du ventre. À partir cet œil du ventre, observez simplement votre respiration, les sensations des plantes de vos pieds et les tiglés qui correspondent. Si votre ‘intellect’ fonctionne après votre ‘ventre’, votre existence sera plus en accord avec la ‘réalité’. Tout simplement.

4°) Prenez le temps d’étudier la situation et de réfléchir :

Ces déclarations qui expriment à l’emporte pièce, sans finesse ni mesure, sans précision ni discernement autant d’opinions, de jugements, de certitudes, etc., ne sont basées que sur votre vision partielle de la ‘réalité’. Elles peuvent donc se révéler toxiques dans beaucoup de cas … Ne les rejetez même pas, cela demanderait un effort inutile. Observez à quel point ce qui se passe dans les faits est différent de ce que votre bavardage intérieur vous en dit … Cherchez vous-même des exemples contraires qui vont vous amener à changer, préciser, indexer, mesurer votre évaluation de la ‘réalité’, et finalement, vous amener à modifier vos représentations de la réalité, vos formulations et votre intelligence adaptative7.

5°) Utilisez les moyens habiles :

Pour comprendre l’énergie de la situation, la boite à outils de la Sémantique Générale intervient ici dans :

Ø L’Art des questions préalables :

§ Cette proposition (verbale ou écrite) fait-elle pour moi plutôt du bruit, ou plutôt du sens ?

§ Comment vais-je pouvoir, savoir, etc., vérifier d’abord dans les faits ce qui est dit avant de réagir ?

§ M’est-il demandé de réagir ? Et si oui, les conditions de la situation sont elles correctes ?

§ Est-il pertinent que je réagisse ? Et si oui, où, quand comment et avec qui ?

§ Si je dois réagir, quelles sont les règles de réponse attendues en face ?

§ Vais-je décider de ‘croire’8 à l’ensemble de la situation, et si oui, de quelle façon ? Quelles seront les conséquences ?

§ Comment devrai-je gérer les comportements qui en découlent ?

Ø La recherche du 3ème terme :

§ Rechercher au moins un troisième terme à chaque couple d’opposé, voire plusieurs autres possibles,

§ Ventiler les différents aspects de la question posée en termes de niveaux d’abstraction,

§ Ventiler les différents éléments de la question posée en termes de degrés,

§ Penser/parler/reformuler en termes de plus ou moins,

Ø Penser en termes de « processus » :

§ Par dépistage des termes qui décrivent tout ou partie de la situation de façon statique, évaluer la situation au moins en termes de processus-attentions-énergie-mouvement-matière-espace-temps.

6°) Cherchez comment reformuler à haute voix :

Ces opinions, jugements, certitudes, hypothèses, etc., doivent pouvoir être exposés en termes de probabilité, de pourcentages, de mesure, etc., pas en absolus, ni en ou bien ou bien, ni en tout ou rien. La reformulation est importante : si vous le faites, de façon régulière, votre organisation mentale se mettra à fonctionner sur des données certes moins simplistes, mais structurellement plus en cohérence avec la réalité. Si vous ne le faites pas, votre compréhension restera ponctuelle, intellectuelle et partielle, autrement dit peu efficace dans un premier temps et vite oubliée par la suite9. Les absolus n’existent pas dans la nature. Revenez sur terre. Exprimez ce que vous avez à dire de façon structurellement conforme aux faits objectifs et silencieux3. Pour que vous puissiez leur faire confiance, vos cartes doivent correspondre le mieux possible aux territoires qu’elles représentent3.

7°) Invalidez :

Ce travail doit vous conduire à cesser dès que possible de valider ces formulations de façon inconsciente. Cela signifie que vous prenez la décision consciente de les rejeter parce que vous les avez reconnues comme incorrectes, toxiques et pathogènes, ainsi que la décision de ne plus les employer. Pour vous seulement, bien sûr. Inutile de vous fâcher avec l’univers entier en passant votre vie à faire remarquer à votre entourage qu’il emploie ces façons de parler. Ayez conscience qu’il n’a pas le début des moyens de comprendre ce que vous avez mis si longtemps à comprendre.

Laisser l’univers vivre sa vie, sans critique ni interprétation ni désir de le changer, constitue un véritable accomplissement personnel fort difficile à mettre en place. Il est du double registre de lâcher prise (cesser de lutter ou de prétendre, etc.), et de laisser advenir, qui équivaut à cesser de vouloir que le monde tourne comme vous voulez et obéisse à vos désirs. L’ensemble revient à quitter une attitude infantile au profit d’une attitude non violente seulement adaptée à ce qui se passe.

8°) Et remerciez le Gardien Toutourien (en Attention seconde) d’être fidèle au poste et d’avoir bien fonctionné !

Ce qui vient d’être exprimé correspond à un emploi correct du gardien Toutourien. Qui est le Gardien Toutourien ? Vous verrez cela dans la liste des gardiens. Dans la leçon 5.

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1 Dans l’Introduction à la troisième édition de Science and Sanity.

2 Voir leçon 23 : Piège de la Personnification.

3 Le terme ‘moi’ est mis entre guillemets pour mentionner que ce terme est employé dans une acception très précise. Voir Leçon 12 : Je, moi, ego, etc.

4 Voir la leçon 19 : Jaimeça Jaimepasça.

5 Voir Leçon 9 : En général.

6 N.S. Niveaux silencieux : vocabulaire spécifique de la SG. Voir Mode d’emploi 02 : Logiques de la Sémantique Générale.

7 Voir leçon 21 : Qu’est-ce que l’Intelligence ?

8 Voir à propos de « Je choisis de croire », voir Leçon 24 : Processus d’Intériorisation.

9 Voir leçon 6 : Expérience, parole et écriture, et Leçon 8 : Dire n’est pas faire.

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